Tous les jours, on remettait au prisonnier Álamo l’orange que lui apportait sa sœur. Depuis des années, elle accomplissait ce petit rituel avant d’aller travailler en ville. Lui, il gardait l’agrume à l’ombre fraiche de sa cellule jusqu’à ce que le soleil atteigne son zénith. À ce moment seulement, il la pelait pour ensuite en déguster la chair et le jus dont il ne perdait pas une goutte. C’étaient les meilleures oranges de la région.
Le reste de sa journée, il le passait à observer les allées et venues des citoyens libres. La prison se trouvait légèrement en surplomb et dominait une partie de la cité grouillante. Tout le jour, il sculptait dans du bois d’oranger des chevaux ailés qui suffisaient à payer la nourriture qu’on lui servait. Il y travaillait jusqu’à ce que la chaleur moite des rayons du soleil couchant le cloue à terre. Alors, c’était le moment pour lui de rejoindre la chorale avec sa voix de basse aux accents indigènes.
Ainsi allait la vie de condamné. Une vie pas pire qu’une autre, à bien y réfléchir. Ce qui manquait le plus au prisonnier Álamo, c’étaient les balades dans les forêts, pieds nus sur le sol humide de pluies d’été. Depuis de nombreuses saisons, il devait se contenter de l’odeur des gouttes sur les mousses gorgées de soleil. Dans ces moments-là, un sentiment de nostalgie se saisissait de lui. Lire la suite
Lunaire Septendécan
La lune m’apparaît plus grosse que jamais. Elle est gigantesque et titanesque, énorme et difforme, posée sur l’horizon, écrasant tout le paysage sous elle, étirant même la réalité. Je ferme les yeux. À mesure qu’elle monte dans le ciel, je sens son poids sur mes épaules. Elle pèse lourd dans l’atmosphère saturée d’histoires que je crois vivre. Ce chant que j’entends, n’est-ce bien que le vent dans les branches ? C’est que j’en viendrais à douter de tout lorsque l’astre fait ployer jusqu’au temps qui s’étire en volutes invisibles. Je marche sans plus reconnaître le décor qui m’entoure et m’enserre. Cette sensation d’étouffement qui ne me quitte plus se fait plus présente, plus pressante même. La ville dort et pourtant les lumières restent allumées, formant une incroyable veilleuse pour le poupon urbain. Si l’on observe les carcasses de béton, on pourrait presque le voir respirer. Je remarque que le peu d’étoiles que je pouvais voir à travers les rets de lumière se dérobe devant la puissance des rayons lunaires. Ces jours-ci, le vent s’est calmé. Je m’arrête. J’ai l’impression qu’il n’y a plus qu’elle, en haut, et moi, en bas. Je lui parle mais elle ne me répond pas. Elle me traite avec le même mépris dont je me drape parfois mais qui ne me réchauffe jamais. J’ai l’impression que mes paroles se perdent dans la nuit. Elle se tait. J’ouvre la bouche : « Plus rien ? » Ces deux mots résonnent dans la pâle clarté de la minuit. Je ne suis déjà plus sûr qu’il s’agissait bien d’une question. Ma mémoire se désagrège. Les mots se réverbèrent. Ils accrochent les nuages et fondent en étincelles. Ils éclairent mes pas dans un tonnerre silencieux. Dessus ma tête, les nuages sont figés et je m’étonne de si lents cieux.
Mais voilà que je me réveille sans me souvenir m’être endormi. Je perçois la lumière du jour par deux fentes, à travers le masque que je porte de mon lever à mon coucher. Entre le manger, le boire, le vêtir, le laver, le travailler, le dormir, je me perds dans un dédale d’infinitives. J’ai l’impression parfois de rejouer les mêmes scènes, à l’infini. J’inachève et je laisse en plan. Ainsi, je suis toujours assuré d’avoir une occupation. Cette façon souvent que j’ai de ne pas mettre des mots sur mes sensations à dessein me paraît purement romantique. Le romantisme. L’inaccomplissement érigé en œuvre achevée. Voilà pourquoi on l’associe à l’amour, cette fuite en avant et à deux. En littérature, on pense que ce serait la création qu’on achèverait en écrivant le mot « fin ». J’en viens parfois à croire en la perfection de ce qui n’est pas fini. La vie n’est pas pas infinie, d’ailleurs ? C’est une idée idiote, mais se pourrait-il que l’infini ne soit atteint qu’en ne finissant pas ? J’arrête mon babillage verbeux et verbiageux pour décoller la merde de mes yeux. Crasseux, je redécouvre le monde, comme chaque matin, au filtre des actualités, des hommes assassinés et des idées mortes au soleil de la réalité. Je ne suis pas le seul à porter un masque, comme je le remarque. Mais là où le mien laisse voir un inoffensif intellectuel idéaliste, ceux des autres montrent des visages affables et honnêtes dans les télévisions. Ils sont dangereux. Puis, je me réveille tout à fait et j’oublie mes propres avertissements. Qu’ai-je à en foutre, de ces zigues zaguant entre leurs sales mensonges ? Ils s’empêtrent mais entraînent bien d’autres abrutis dans leur lente dégringolade. Que faire, dès lors ? Je ne me sens pas assez éveillé pour réagir.
Sonnet du Pet
Il me faut présenter un ami, Arthur : Français et cynique, nous partageons un même point de vue sur la société actuelle, c’est-à-dire que nous sommes tous deux presque désabusés. Ça ne tient qu’à peu de choses. Par contre, à la différence de moi-même, il ne supporte pas les clichés et ce côté un peu fleur bleue que je peux parfois avoir.
Suite au précédent article, ce sonnet que vous pouvez voir plus bas, il m’a envoyé une réponse sous forme de parodie. Avec son accord, je vous la copie ci-dessous :
Une alchimie complexe a déjà commencé.
Quelque chose remue : mes intestins se tordent
Dans un concert infect. Anarchie et discorde :
En un mot comme en cent, j’ai envie de vesser.La foule autour de moi me force à retenir
Ce gaz qui est en moi et qui veut s’échapper.
Je lève une fesse discrètement. Un ré
Rompt ce silence sourd, déclenchant quelques rires.Celui-là retentit bien fort, avec grand bruit.
C’est une vraie honte sous des regards d’autrui.
Malgré tout, je suis fier de ce précieux fumet.Cette œuvre éphémère se dilue dans les airs.
Je n’ai qu’un seul regret, loin de votre colère :
C’est qu’on se sent plus lourd d’avoir lâché un pet.
Sonnet des amours
Une alchimie complexe est à l’œuvre en moi-même.
Je sens que mon âme se serre par à-coups,
Devenant carillon qui sonne de grands coups.
En un mot comme en cent, je peux le dire : j’aime.
On a déjà tout dit sur ce sujet connu.
Je ne parlerai pas de ces amours banales
Qui gonflent les livres de trames anormales.
Moi, je leur préfère les sentiments diffus.
Ceux-là qui explosent sans faire de bruits,
Ceux qui un jour naissent, mûrissent comme un fruit
Et ne meurent jamais, renaissant sur leurs croix.
Mon amour est ainsi : un soleil impossible
Dont les rayons touchent des dizaines de cibles.
La plus proche a chaud, les autres n’ont pas froid.
La Dernière Chute
Et pour répondre à Laurent, voici un texte assez ancien sans prétention qui n’a que quelques rimes pour bien prétendre au rang de poème. Lire la suite
Désormais, plus rien ne sera à l’image de demain
Voici une nouvelle contribution. Elle est l’œuvre d’un ami et camarade de cours, Laurent Louis-De Wandeleer. Je lui ai proposé d’écrire sur un thème laissé libre. En est sorti un texte qui est dans l’air du temps. Oui, face à ce qui se passe dans le monde entier, on est tenté de croire que le monde tourne en boucle comme un disque rayé. On aime croire que nous nous trouvons à la fin d’une Antiquité et qu’un nouveau Moyen âge est à nos portes. Laurent cite Nietzsche, peut-être parce que sa théorie de l’Éternel Retour a cela de rassurant que malgré le chaos qui semble en découler, on espère y découvrir une vérité suprême. Toujours est-il que pour qui connait un tant soit peu l’histoire, il y a de quoi donner le vertige quand on voit que tout a tendance à se répéter. Une seule consolation : chez l’Homme, tout ce qui se fait se défait, avec le temps.
J’arrête de monopoliser la parole et je vous laisse lire ce billet qui n’est pas de moi : Lire la suite
Le Citron
Il faut pour cette expérience un citron, un couteau et des idées claires.
Observation.
Il y a nécessairement application du troisième élément sur l’utilisation du deuxième sur le premier.
Il existe autant de façon de faire qu’il y a de main qui peuvent tenir citron et couteau. Lire la suite