Sonnet à la callipyge vélocipède

Voilà l’été qui nous revient en vagues lentes.
Sur les rues désertées, l’or mou du crépuscule
Coule. Puis la cité doucement se bascule
Dans la torpeur. Ixelles tombe, somnolente.

Près des grands boulevards, une femme circule,
Roulant sur son vélo dans la masse gueulante
Du trafic vespéral. Sa peau est ruisselante
De sueur qui part du dos jusqu’en bas de son cul.

Ses fesses qui se serrent lorsqu’elle se cambre
Pour vite repartir vers le bois de la Cambre
Enflamment les passants d’une ivresse subite.

La déesse s’en va dans un flash couleur d’ambre.
C’est le mariage ancien que les dieux nous remembrent
De l’allure d’Hermès aux atours d’Aphrodite.

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Le Savon (I)

J’étais quelqu’un de bien, j’imagine. Je ne me souviens pas de qui j’ai été, mais je suppose que ma vie a dû être exemplaire. À la mort de mon corps, ma conscience a subsisté. Ce sont des choses qui arrivent, apparemment. Et quand ça arrive, la conscience est renvoyée sur Terre, pour une durée plus ou moins longue. En fonction de la vie que l’on a eue, cette « seconde vie » est plus ou moins agréable pour ces consciences réinvesties.

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Acide

C’est le grondement lointain du tonnerre qui me tire de mon sommeil. Je me suis endormi mais j’aurais mieux fait de ne jamais me réveiller. Au moins, je serais mort sans souffrance. Maintenant, je sais que rien ne me sera épargné : ni ma propre fin, ni la perspective de celle-ci.
J’ouvre les yeux sur la fraicheur de la nuit et le silence qui y règne. Du haut de la dune géante où je suis, le désert se dévoile dans toute son immensité. Cette vision ne fait que me confirmer ce que je savais déjà : je suis perdu. Aucun abri aussi loin que porte le regard. Rien pour briser l’horizon. Juste cet erg de sable blanc. Et au dessus de ma tête, des nuages qui commencent à dévorer la Lune. La lumière s’éteint et je me retrouve dans une obscurité totale. Je ferme les yeux. J’attends la suite avec résignation. Inutile de fuir, la mort est déjà partout. Je l’entends qui tombe en bombes silencieuses. Lire la suite

Dans les yeux du soleil

CC-BY-SA Petar Milošević

A woman’s eye – CC-BY-SA Petar Milošević

Dans la fraîche chaleur du printemps, Bruxelles frissonne. Ses rues frémissent dans la brise avrillée. Les chemises se décollettent, révélant des vallées que l’hiver avait oubliées. Les robes longues et légères aux allures estivales claquent au vent. Tous les corps se tournent vers le soleil, cherchant à se gorger de lumière. Dehors, les gens se parent de couleurs vives, sans doute afin d’amener plus vite à eux le mois de juillet, qui est encore si loin d’eux.
Au bois de la Cambre, les étudiants se massent au plus près des eaux du lac. Ils discutent, ils lisent, ils boivent, ils rient. Dans toutes les langues du monde, l’endroit a des accents babyloniens. J’y passe souvent, n’hésitant pas à faire un détour pour profiter de la vie qui ralentit dans cet écrin de verdure, au cœur du béton et du métal qui font la ville.
Aujourd’hui, moins en retard que d’habitude, mais néanmoins en retard, je marche vite dans les allées bordées de jeunes hommes et femmes en fleur, plantés dans l’herbe qui reverdit. Je dépasse une paire de renoncules – des boutons d’or – d’abord sans les remarquer. Ayant l’impression que les deux bourgeons d’un jaune éclatant me regardent, et m’apercevant que ce n’est pas encore la saison, je me retourne, et tombe œil à œil avec une jeune femme allongée à quelques enjambées de moi.
Ses yeux d’or croisent les miens, pendant un court instant qui semble s’éterniser en siècles flamboyants. Finalement, elle détourne le regard, dans ce qui est un déchirement pour moi. La femme-soleil pose ses pupilles aurifères sur les reflets dansant du lac. Elle le fixe tellement que j’ai l’impression que les eaux vont s’enflammer. Moi-même, je me sens envahi d’une ardeur grandissante, qui passe sur mes joues puis court sur tout mon visage.
Je suis là, immobile, et je garde le souvenir de ces deux éclairs dorés. Ils laissent dans ma mémoire une marque indélébile. D’avoir vu ces soleils vrillés, je reste encore ébloui.

Reprenant mes esprits, je fais un pas vers toi. Je te parle, mais tu ne m’écoutes pas. Tu ne me vois pas, et moi je ne vois que toi. Tu contemples le monde, sans me remarquer. Tu poses tes yeux lointains sur toute chose avec la même indifférence. Après tout, le soleil ne se soucie pas des yeux qui se tournent vers lui.
Je tends la main vers toi, pour essayer d’attraper un éclat de ton regard. Autant essayer d’attraper des étoiles dans le creux de la main. J’essaie de t’atteindre, en vain. Ramenant ma main à moi, je me tourne et j’essaie d’oublier ta chaleur qui, pour un instant, m’a touché si fort. Le feu qu’elle a allumé en moi brûle encore et continuera sans doute de me consumer tout le printemps.

Tristan

Ce jour-là, Tristan s’était une nouvelle fois exilé afin d’oublier Iseut, celle qu’il aimait malgré lui. Il était dans une retraite secrète, loin des femmes qui, toutes, lui rappelaient par certains aspects celle qui lui manquait tant. Il regardait la nuit, et ses étoiles qui brillaient sans discontinuer depuis qu’il était né et qui brilleraient encore lorsque son nom ne serait plus prononcé par aucune voix. Ses yeux accoutumés à l’obscurité se posèrent sur l’âtre à côté de lui.
Sa vision se remplit de lumière. Ces flammes qui dansaient, tellement brillantes, le renvoyaient devant la dame de son cœur, sans qu’elle ne soit là. Il croyait pouvoir sentir son odeur de cannelle et de camphre. Il croyait pouvoir la serrer dans ses bras et joindre ses lèvres aux siennes. Il croyait pouvoir entendre son rire, doux comme le chant des oiseaux qu’on entend que là-bas, où le soleil brille plus longtemps et plus fort qu’en nos contrées. Il essaya de se jeter sur elle mais ne put y parvenir. Ce qu’il avait pris pour l’étincelle de son regard, ce n’était que le feu qui brûlait en face de lui, dont les flammes dansaient sans le réchauffer.

Car malgré tous les vœux de Tristan, son amante n’était pas là. Elle se trouvait à mille lieues de lui. Elle aussi pleurait d’être loin de celui qu’elle aimait. Elle revenait du souper, lors duquel elle avait été assise à côté d’un homme qu’elle n’aimait pas mais à qui elle avait été mariée. Après le repas, elle était allé pleurer dans sa chambre, pleurant sur son sort et sa vie, faite de chagrin. Elle était loin de Tristan et ne se sentait pas vivre. Il n’y avait que lorsqu’il était à ses côté, lorsqu’il était assez proche pour qu’elle sente son souffle chaud contre son cou, qu’elle était parfaitement heureuse.
Les deux amants séparés versaient des larmes froides qui allaient s’écraser sur le sol tandis qu’ils maudissaient le philtre qui les avait liés à jamais. Alors qu’ils poussaient au même moment, à tant de lieues de distance, un soupir si profond qu’ils étaient prêts d’en mourir, les gouttes salines se mirent à briller d’une lumière pâline. Dans cette lumière se forma une silhouette fantastique qui se dressa devant chacun d’eux. Très lentement, elle les salua d’une courte révérence et se redressa, semblant attendre.
Au même moment, Tristan et Iseut eurent ces mêmes mots :
– Qui êtes-vous ?
– Je suis celle que vous avez convoqué par vos pleurs, vous qui êtes liés par la magie des amants. Je suis celle qui se trouve au bord du monde et qui peux tout, grâce à la magie des mots que l’on prononce à voix haute et à voix basse. Je suis celle derrière les murmures et les cris. Je suis le silence et le bruit. Je suis celle aux mille noms dont aucun n’est jamais prononcé. Je suis celle qui a le pouvoir de vous guérir du mal qui vous ronge, si vous le voulez.
– Comment ?
– Il n’existe pas de sortilège que l’on ne peut briser. Pour vaincre celui-ci, il me faut les larmes que vous versez sur votre malheur, mais également des mots puissants. Vous les trouverez en vous, attendant d’être dits. Il suffit qu’ils jaillissent dans l’air pour mettre fin à cet amour et ce qu’il vous apporte. Cherchez-les et ils vous viendront.
Quelques secondes passent tandis que la Terre s’arrête de tourner. Puis :
– Je veux que cette souffrance cesse !
Sitôt les mots eurent été lancés, la femme disparut en s’effaçant du monde, comme un long rêve qui se dissipe dans les brumes du matin. Les deux êtres avaient dans les mains une fiole de verre remplie d’un liquide transparent. L’objet scintillait entre leurs mains. D’un même geste, ils l’ouvrirent et le portèrent à leur bouche. Cela avait un goût amer, comme un regret qu’on n’avoue pas. La dernière goutte s’écoula et tous deux s’effondrèrent au même instant.
Ils étaient enfin libérés.

Quelques temps plus tard, un homme marchait dans le paysage dévasté du bord du monde. Il titubait, trébuchait et tremblait. Il avait le visage crasseux et portait une barbe grise de saleté. Ses yeux se perdaient en dedans-lui, comme s’il était aveugle à ce qui l’entourait. Par miracle, il atteignit une maison et se tint devant la porte. Il n’avait plus la force de frapper et restait là à fixer ce dernier obstacle qu’il ne parvenait pas à franchir. Finalement, il se laissa tomber et s’adossa au bois. La tête dans ses mains, il commença à pleurer doucement, comme la pluie commence à tomber. Et comme celle-ci annonce parfois le tonnerre, il se mit à rugir des mots sans consonnes. Le cri se termina en sanglot et il resta ainsi sans plus bouger.
Le soleil déclinait et couvrait les landes infinies d’une lumière d’or. L’œil dans le vague, l’homme restait sans bouger. Une dernière larme vint perler au coin de son œil, puis rouler le long de ses joues creusées par le passage de milliers de semblables. Elle se perdit dans les poils de sa barbe puis alla finir sa course sur le sol.
Une silhouette se tenait désormais en face de Tristan. C’était la même que celle qui s’était dressée jadis devant lui pour mettre fin à son tourment. Il la vit et articula quelques mots :
– Rendez-moi…
– Te rendre quoi, vieux fou ?
– Ce sentiment que vous m’avez pris et qui me rendait vivant… Malgré toutes les épreuves que j’ai traversées, malgré toutes les peines et toutes les tristesses que j’ai vécues, cet amour me faisait avancer. C’était un soleil qui, s’il me brûlait la peau et m’aveuglait parfois, me réchauffait le cœur et le corps, et qui me permettait de voir les couleurs du monde. Aujourd’hui, il fait nuit et je ne vois plus rien et j’ai froid et j’ai peur que la nuit continue jusqu’à la fin de ma vie.
« Après que j’ai bu le breuvage que vous m’avez donné, j’ai senti mon amour pour elle s’effacer de mon être. J’ai voulu la revoir. Pour en être sûr. J’ai été jusqu’à la cour de mon oncle, le roi Marc, et je l’ai vue. Elle n’était plus rien pour moi et je n’étais plus rien pour elle. J’en ai éprouvé une grande joie et je m’en suis allé.
« Et c’est là que je me suis rendu compte du grand vide qu’il y avait désormais en moi et que rien ne pouvait combler. Je n’étais plus que la moitié de moi-même. Peu à peu, j’ai perdu le goût de la vie. Maintenant que mes pensées n’étaient plus tournées vers elle, elles se dirigeaient vers le néant d’une vie sans elle. J’ai vu ces ténèbres et la folie s’est emparée de moi. Je ne me souviens de rien si ce n’est d’avoir marché sans m’arrêter pour vous retrouver et refaire ce qui a été défait. »
La femme rit doucement, d’un rire si lent, à glacer les sangs.
– Le philtre que je t’ai donné ne contenait aucune magie, Tristan ! Tout comme celui que vous aviez bu ensemble sur le bateau qui vous ramenait à ton oncle Marc. Il n’était rien d’autre qu’un prétexte dont vous vous êtes saisis. Quand vous m’avez convoquée, je vous ai donné la liberté. Tu aurais préféré vivre malheureux, dans l’espoir que la mort vous délivre ? Tu es terrifié par cette liberté.
« Tu as fixé le soleil trop longtemps et tu es ébloui et tu as peur. Mais il ne fait pas nuit sur ton cœur. Pas encore. Tu peux encore rallumer en toi ces feux qui écartent l’obscurité.
« Quoi que tu décides, cette décision est tienne, maintenant. »
Et la femme s’évapora dans les derniers rayons du soleil. La nuit tombait sur Tristan qui était seul et qui regardait la nuit, et ses étoiles qui brillaient sans discontinuer depuis qu’il était né et qui brilleraient encore lorsque son nom ne serait plus prononcé par aucune voix.

Tempus fugit

On nous a annoncé le retour du temps.
Cela veut dire que, ce soir, le monde va reprendre sa respiration, après un long moment d’arrêt. Le soleil s’est levé et couché de nombreuses fois sans qu’aucune nouvelle ne nous parvienne. Mais c’est pour très bientôt, dit-on. Sans que personne ne l’ait annoncé, la rumeur court sur tous les continents, à la vitesse du son. C’est comme si le temps s’annonçait de lui-même.
Il faut dire que, dans les villes comme dans les campagnes, tout le monde attend. Partout sur Terre, plus personne ne travaille, ou presque. Les commerces sont fermés. Les industries sont au point mort. Les administrations ne fonctionnent plus. Seuls les services d’urgence répondent encore à l’appel. Et encore. Dans les rues, on entend parfois une ambulance partir en trombe. Mais la plupart du temps, rien. Les gens restent chez eux, se nourrissant de conserves et autres aliments achetés dans les derniers jours de l’ancien temps. Tout le monde sentait bien que les derniers instants approchaient. Les derniers battements sonnaient étrangement, comme annonçant leur propre fin.
Je me l’imaginais alors vieux et fatigué, couverts de rides. Immobile, dans son lit, en train de regarder la télévision, en train de regarder par la fenêtre dehors, le monde extérieur, il ne bougeait plus ou presque. Il vivait en regardant les autres vivre. Il regardait surement passer le temps, un autre que lui. Pour lui, les journées devaient s’étirer sans fin, se ressemblant chacune les unes les autres. D’ailleurs, nos journées aussi se faisaient trop longues. Comme si un poids nous ralentissait dans nos actions.
Quand je suis né, le temps était déjà bien avancé. Il est plus vieux que mes parents, de ce que j’ai compris. Pas étonnant que je ne m’y sois jamais identifié. C’était un temps dans lequel je ne me reconnaissais pas, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre. Il allait sur un rythme que j’avais appris à suivre mais auquel j’aurais voulu échapper. Un autre temps auquel je n’appartenais pas. Auquel je n’appartiendrais jamais. Je me sentais alors étranger à la vie de l’époque. Comme rejeté hors du temps.
Il est mort, maintenant, ce temps-là. Je ne le reconnais plus, il fait partie du passé. Tandis que j’attends l’avènement du temps nouveau, je songe à toute cette vie révolue. Les bonheurs et les malheurs. Les jours et les nuits, innombrables, qui se sont succédées. La vie qui s’est égrenée bon temps mal temps. Tout ça selon le rythme d’un cœur, enregistré et diffusé partout dans le monde, anonyme et pourtant connu de tous. Aujourd’hui, ayant cessé de battre.

Je me rends compte que j’ai les yeux perdus dans le vague. Je me réveille et cligne avant de concentrer mon regard sur le feu qui commence doucement à s’éteindre dans l’âtre. Je me redresse à moitié dans le fauteuil, comme si j’attendais quelque chose sans trop savoir quoi.
Enfin, dans les baffles du salon résonnent la première seconde. Elle est tellement belle, cette seconde. Déjà passée sans que je m’en rende compte. Je crois l’avoir perdue, mais c’est encore elle qui retentit après elle-même. Ensemble, elles forment les premiers battements. Ils vont vite. J’ai de la peine à les suivre, difficile à les compter. Mais au bout d’un instant, j’arrête de m’y intéresser. Ce battement, c’est la vie qui bat.
Déjà, le temps file à toute vitesse et il faut se dépêcher. La journée sera courte aujourd’hui. Les prochaines le seront aussi, certainement. Je sors de ma torpeur et pose un pied dehors. Le soleil est bas sur l’horizon, mais il fait bon, dans la chaleur d’une fin de printemps. Je respire pour la première fois, comme si c’était moi qui venait de naitre à la vie.
Autour de moi, les voisins sont sortis aussi. Je les regarde. Ils sourient, sans doute autant que, moi, je souris. Le battement est partout, omniprésent. Il est à l’intérieur de la maison que je quitte, mais aussi dans les rues, et surtout en moi. Pas besoin de l’entendre pour le sentir au bout de mes doigts.
Au loin, j’entends les premiers feux d’artifice qui éclatent dans l’air. Ce nouveau temps à quelque chose de magnifique que je n’ai jamais connu. Autour de moi, la ville se réveille elle aussi. De plus en plus de pétards commencent à jouer un air de musique discordant et harmonieux à la fois. Le brouhaha des discussions enfle comme une vapeur que l’on aurait comprimée trop longtemps.
C’est un monde nouveau que je découvre, avec les premières minutes. La saveur de l’air est particulièrement douce. Elle m’enivre tandis que je marche pour la première fois dans ses rues renouvelées.
Il va falloir faire vite. Le temps commence seulement à s’écouler, mais il file. Il va vite. Il s’agit de ne pas en perdre un instant. Pour l’avoir vu mourir, je sais qu’il est trop précieux. Après tout, chaque seconde qui passe ne reviendra pas. Mais que ça ne nous empêche de vivre chacune d’entre elle comme s’il s’agissait de la seule, comme si elle ne devait jamais être suivie d’aucune autre. Comme si chaque battement de cœur devait durer toute une vie.
Ce soir, je n’ai pas sommeil. Je dormirai plus tard, quand je me sentirai plus vieux.