Histoire avant l’heure : SABAM

17 juillet 2024
Maintenant que quelques années ont passé, il est enfin possible d’analyser la situation posément avec la rigueur qui nous caractérise si bien.

Revenons sur les faits.

Moi-même, je me souviens de ce jour d’été, vers le début des années 2020 : il faisait beau, il faisait chaud, on se sentait bien. Je lézardais dans le Parc du Cinquantenaire. Près de la grande fontaine jouaient des enfants. Au loin, le parfum de l’herbe fraichement coupée se mêlait à celle de la marie-jeanne.
J’en avais fini de bronzer pour ce jour-là et je m’apprêtais à visiter le centre de Bruxelles pour y boire quelque pastis en terrasse. J’avais rangé mon livre et j’étais en train de replier mon essui quand l’impardonnable s’est produit : une série de notes se sont échappées d’entre mes lèvres et, bien malgré moi, j’ai sifflé le refrain d’une chanson qui passait alors en boucle à la radio en ce temps-là et dont je ne me rappelle plus le titre.
Mon grand malheur a été qu’au même moment un inspecteur de la SABAM passe par là. Résultat ? Une amende de 100€ pour fraude, puisque mon abonnement SABAM avait expiré trois semaines auparavant.

Pourtant, tout avait si bien commencé.
La Société d’Auteurs Belge/Belgische Auteurs Maatschappij, ou SABAM, était une société apparue au début du XXe siècle pour aider les auteurs de Belgique à défendre leurs œuvres et leurs droits. Si le but est honorable, les moyens pour y parvenir ont parfois été plus que discutables. En effet, à la fin de ce même XXe siècle, un autre but a éclipsé sa mission première : faire du pognon, de toutes les façons possibles et le plus facilement possible.
Au début du XXIe siècle, la société avait déjà tout d’une petite dictature nomismane.
Ainsi, à l’époque, un auteur associé à la SABAM cède tous ses droits concernant ses œuvres à la SABAM. Il n’a alors plus aucun contrôle sur ses créations. S’il veut laisser jouer sa musique gratuitement par un ami, il n’en a pas le droit à moins que cela ne soit spécifié dans son contrat.
Se désengager de la SABAM revient à vouloir sortir d’une fosse à purin : c’est long, fastidieux et on n’en sort pas indemne. Il faut envoyer une lettre durant le premier semestre de l’année, et la démission n’est effective qu’au début de l’année suivante. Dans l’intervalle, l’artiste continue de payer des frais à la SABAM pour toute production de sa part.
D’ailleurs, lorsqu’un artiste souhaite enregistrer son œuvre afin de se protéger d’un quelconque plagiat, la SABAM a tendance à faire passer l’artiste directement par une affiliation, alors qu’il existe une autre procédure ne nécessitant pas une telle démarche mais que la SABAM a tendance à « oublier ».
Autre exemple : pour poser une question lors des assemblées générales, il fallait réunir 199 autres personnes dans certains cas, mais c’était, disaient-ils, pour « garantir un certain professionnalisme ».

Ça, c’était pour les problèmes internes. Concernant les problèmes externes à la SABAM, c’était un cirque sans cesse renouvelé. La SABAM défrayait en effet fréquemment la chronique des journaux pour des raisons diverses :

Sur ce dernier point, il était intéressant de noter qu’ils clamaient que « ils [les FAI] tirent une partie de leurs recettes grâce à notre répertoire ». Déjà à l’époque, leur logique était devenue complètement biaisée. Jamais il ne serait venu à leur esprit que sans Internet, personne n’écouterait leur musique, mais que sans leur musique, les gens iraient tout de même sur Internet.

Passons.

Jusque dans les années 2010, les représentants de la SABAM étaient de petits employés tristes qui se cassaient la santé à scruter les journaux à la recherche de concerts illégaux, qui assistaient à des concerts pour s’assurer qu’on n’y diffusait pas illégalement de la musique de leur répertoire, qui envoyaient des factures dans tout le pays à toute personne diffusant – gratuitement ou non – de leur musique, qui luttaient contre les pirates déjà dans les années 90 (avant même que les pirates soient cools !), etsetra, etsetra
Oh, oui, parfois ils s’immisçaient dans les fêtes de quartier et envoyaient des courriers aux organisateurs pour leur faire payer un petit quelque chose, mais c’était sans malice. Ils faisaient ça surtout pour la forme, pour égayer la vie des gens en y ajoutant une petite dose d’absurde.

Mais bon, voilà, le ver était dans le fruit.
Tout a dérapé en 2017, avec l’arrivée d’un nouveau directeur qui avait plus d’ambition que les précédents. On disait de lui qu’il avait également des liens avec la mafia. Quoi qu’il en soit, il décida de réinvestir tout cet argent qu’il récoltait un peu partout en créant une milice privée. Avec l’aide d’un ou deux ministres à peine plus corrompus que la moyenne, il réussit à mettre en place son projet : dès l’hiver 2018, les premiers inspecteurs entraient en fonction. Dorénavant, tout citoyen qui voulait diffuser de la musique devait payer un abonnement à l’année, que ce soit en jouant dans la rue, en faisant écouter une chanson à un ami, en mettant son lecteur de musique un peu trop fort dans le métro ou même, comme dans mon cas, en fredonnant ou en sifflotant dans la rue.
L’argent entrait à flots ininterrompus dans les caisses de la SABAM.
Mais au début de l’année 2022, plusieurs évènements se sont succédés : premièrement, la mort d’un inspecteur qui avait voulu verbaliser un groupe de supporters de football ivres ; deuxièmement, le lancement de la mode d’écouteurs sans fils interconnectés, ce qui a rendu le contrôle de la diffusion de musique de particulier à particulier impossible ; troisièmement, la fuite de certains documents internes à la SABAM, apportant des preuves au procès pour corruption qui trainait depuis plusieurs mois déjà.
Tout ceci a mené à la démission du directeur de la SABAM. Dans les neuf mois qui suivirent, la société disparaissait, après cent ans d’existence, comme toutes les sociétés de droits d’auteur d’Europe à cette époque, achevées par les nouvelles formes de financements dont nous avons parlé ici.

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Engrenages

Il est dit qu’au commencement, tout existait. Tout existait depuis toujours. La Terre, le Soleil aussi, ainsi que notre galaxie, et notre univers. Tout existait. Dans l’immobilité infinie.

Tout existait et rien ne bougeait, dans le froid absolu.

Puis, un jour, il y a des milliards d’années, une étincelle. Tout commence toujours par une étincelle. Le mouvement, enfin, imperceptible d’abord, mais là. La mécanique était lancée. Lentement, sous l’impulsion de cette étincelle qui prenait de l’ampleur, la Terre se mit à tourner sur elle-même. Elle entraina à sa suite la Lune, puis toutes les autres planètes, et le Soleil. Dans un gigantesque système de cause à effet, les autres étoiles commencèrent leur ballet. Les autres galaxies emboitèrent le pas. Lentement, l’univers s’émut.
Et depuis, il ne s’est plus jamais arrêté.

Le mouvement engendre le mouvement. L’univers est une machine qui a besoin d’aller toujours plus loin et la vie est son moteur. Tout est mouvement. L’immobilité, c’est la mort.
Le bonheur c’est le progrès. Faites un pas en avant et vous verrez. Le bonheur est au bout de la route. Il n’attend pas, bien sûr. Il avance, lui aussi. C’est pour cela qu’il faut toujours aller plus vite.
S’arrêter ? Pour quoi faire ? Pour réfléchir ? À quoi ? Allons, pas besoin de réfléchir où l’on va quand le chemin est tout tracé. Nous sommes les héritiers de ce cadeau fantastique qu’est le mouvement. Il est de notre devoir de ne pas le gâcher. Nous devons aller plus vite, toujours plus vite. Plus loin, toujours plus loin.

Mais je vois qu’il est déjà midi quarante-six. Ma pause est finie. Il faut que je reparte. Il faut que j’y aille. Comprenez : si je m’arrête, je prends le risque que l’univers s’arrête avec moi.

Agrumes

Le jeune Álamo ressemblait à bien d’autres jeunes de son âge. À vingt-cinq ans, il avait un diplôme universitaire et était au chômage. Il ne s’en faisait pas pour autant. Il avait l’insouciance – d’aucuns disent le cynisme – de sa génération. Il savait que les beaux jours étaient partis et ne reviendraient plus, que le plein emploi était un Éden dans lequel avaient vécu ses parents, mais dont seul le souvenir existait encore. Que le temps des cerises était passé. Mais de tout cela, il s’en foutait.
Il savait que le travail n’était que du temps transformé en argent par quelque procédé alchimique dont il ne comprenait pas toutes les subtilités. Mais ce qu’il savait, c’est que, de temps, il n’en manquait pas. Il avait tout le temps du monde et s’efforçait de le dépenser avec parcimonie.
Il passait donc ses journées à marcher dans les rues de sa ville, attendant de tomber sur des connaissances pour boire le maté avec eux. Parfois, il discutait d’ami en ami sur n’importe quel sujet. Parfois, il lézardait au soleil. Parfois, il s’arrêtait au milieu de nulle part pour savourer le goût des secondes qui défilaient face à lui. Il les comptait sur ses doigts en silence avant de repartir vadrouiller d’un pas égal.
Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était d’aller se promener dans les parcs, dans les bois ou dans les forêts juste avant les pluies chaudes d’été. Quand il sentait en lui qu’une averse se préparait, il partait à la recherche d’un arbre au feuillage dru qui lui pourrait lui servir d’abri. Il écoutait les premières gouttes de pluie tomber au sol. Il fermait les yeux et humait l’air se gorger d’eau. Il goûtait ce plaisir délicat avec délectation. Souvent, il s’assoupissait, bercé par toutes ces sensations, heureux comme avec une femme.

Il avait une sœur qui vendait des fruits dans le centre de la ville. Elle avait fait sa spécialité des agrumes et était connue dans toute la région pour ses oranges, ses citrons et ses pamplemousses, ainsi que pour ses clémentines, ses mandarines et ses tangerines, mais aussi pour ses pomelos, ses bergamotes et ses cédrats, et cetera.
Il venait l’aider à installer ses étals, au petit matin. Lorsqu’il avait finit, il partait en emportant un fruit qu’il gardait dans sa poche toute la journée. À l’heure la plus chaude, il s’arrêtait sur un banc et s’installait comme pour un festin.
Il plantait alors son couteau dans la chair de l’agrume pour le couper en deux. Ensuite, il coupait chacune des moitiés afin d’avoir quatre quarts. Il prenait un certain plaisir à mener l’opération sans gâcher la moindre goutte de jus. Il mangeait toujours le premier quart en prenant tout son temps, avec délectation.
Il attendait ensuite quelques instants avant de se jeter sur le deuxième quart, seulement parce qu’il voulait faire durer le plaisir. Il mordait alors à pleine dents dans la pulpe et engloutissait le tout en quelques secondes. L’acidité lui brûlait la pointe de la langue, mais il ne pouvait pas s’empêcher de dévorer ce deuxième quart avec empressement. Il ne voulait pas laisser le premier quart seul et se dépêchait de lui donner de la compagnie.
Il patientait alors un peu avant de reprendre sa dégustation. Il tendait tout son corps, offert au soleil dont les rayons lui chauffait l’âme. Pour peu, on l’aurait cru en prière. Invariablement, il se désenivrait pour revenir à la deuxième moitié du fruit.
Il passait le couteau entre la peau et la pulpe du troisième quart. Il séparait avec douceur l’une de l’autre, puis mangeait le fruit quartier par quartier. Ensuite, il passait les dents contre la peau pour racler ce qui n’avait pas été découpé.
Il prenait alors le dernier quart entre deux doigts et le posait contre ses lèvres. Il aspirait doucement le jus du fruit, pressant sa bouche contre la pulpe. Il pressait le dernier quart contre sa bouche et goûtait la saveur du fruit goutte par goutte. C’était frais et bon comme un baiser.
Quand il avait enfin terminé, il poussait un soupir de satisfaction et se passait la langue sur les lèvres pour retrouver juste un instant le goût sucré. Il vivait ainsi, jour après jour, sans que jamais il ne s’ennuie. Chaque jour était différent et ressemblait pourtant au précédent. Un air de paradis.

Un jour qu’il était dans une petite ruelle ombragée, fuyant la canicule qui s’était abattue sur la ville, il se livra à son rituel méridien. Il planta son couteau dans l’orange sanguine qu’il tenait en main. Un cri le fit sursauter. Trois gouttes tombèrent sur le marbre blanc d’un perron. Le jeune Álamo fixa du regard ces gouttes rouges sur la pierre. Le spectacle lui fit un effet tellement bizarre qu’il en lâcha le fruit qui roula plus loin, sans qu’il s’en soucie. Il ne savait pas pourquoi, mais ce spectacle le troublait. Il sentait que cette scène ne lui appartenaient pas. Il s’agissait d’un autre que lui qui vivait cet instant. Il avait l’impression d’être soudainement étranger à lui-même. Il se noyait en-dedans lui, submergé par des sentiments qu’il ne reconnaissait pas. Il essayait d’attraper les bords de sa pensée, comme d’autres essaient d’étreindre de la fumée.

Une main se posa sur son épaule. Elle était légère comme un oiseau. Malgré tout, elle exerçait une faible pression. Il entendait confusément une voix qui lui parlait à l’oreille mais ne comprenait pas le sens des paroles prononcées. Il leva sa main pour chasser celle qui ne lui appartenait pas. Il ne fit qu’amorcer son mouvement : deux autres paires se saisirent de lui et le plaquèrent au sol. Ses yeux se retrouvèrent à quelques centimètres des gouttes sur le sol.
Il refit surface. Il vit un peu plus loin des hommes et des femmes affairés autour d’une silhouette étendue, immobile. L’éclat de la lame de son couteau l’éblouit un instant. Rapidement, il comprit. Il y avait ce corps sans vie, lui, son couteau et les trois gouttes, couleur sang.

Depuis cet évènement, on remettait chaque matin au prisonnier Álamo un fruit que lui apportait sa sœur. Cela faisait des années qu’elle accomplissait ce rituel avant d’aller installer seule ses étals en ville. Lui, il gardait l’agrume à l’ombre fraiche de sa cellule jusqu’à ce que le soleil atteigne son zénith. À ce moment seulement, il la pelait pour ensuite en déguster la chair et le jus dont il ne perdait pas une goutte. C’était sa façon à lui de s’évader de sa cage.
Le reste de sa journée, il le passait à observer les allées et venues des passants un peu plus libres que lui. La prison se trouvait légèrement en surplomb et dominait une partie de la cité grouillante. Il passait son temps à réaliser des sculptures dans du bois d’oranger, des figurines de chevaux ailés dont la vente assurait son gîte et son couvert. Il travaillait sur ses créations jusqu’à ce que la chaleur moite du soleil couchant lui touche le front.
À ce moment-là, il était temps pour lui de donner cours aux autres prisonniers. Il enseignait la philosophie. Parfois, c’est quand les corps sont enfermés que les esprits s’ouvrent aux idées. Il aimait les longues discussions qu’il pouvait avoir au sujet de la nature de l’être et de la prédestination. La question du bien et du mal dans une prison avait des échos fascinants. Certains allaient jusqu’à nier ces deux notions pour leur préférer celle d’éthique, bien plus complexe encore.

Ainsi allait la vie de condamné. Une vie pas pire qu’une autre, à bien y réfléchir. Peut-être moins pire que la vie de chômeur. D’une marge à l’autre, il ne voyait pas de différence majeure. Non. Ce qui manquait le plus au prisonnier Álamo, c’étaient les balades dans les forêts, ses pieds nus foulant le sol mouillé par les pluies d’été. Depuis de nombreuses saisons déjà, il devait se contenter de l’odeur des gouttes sur les mousses gorgées de soleil. Dans ces moments-là, un sentiment de nostalgie se saisissait de lui.
Tout bascula le jour où l’on transféra Álamo dans une cellule qui donnait directement sur la rue. Prisonnier modèle, n’ayant jamais tenté de se soustraire à sa condition, acceptant avec une résignation exemplaire sa peine, ses geôliers le récompensaient en se montrant bienveillants envers lui. Dorénavant, il disposait même d’un couteau aiguisé pour travailler le bois. Il était presque heureux. Même les jours de pluie lui devenaient plus supportables.
Pourtant, un jour, au matin d’une pluie particulièrement agréable, sa sœur laissa un agrume différent de ceux qu’elle apportait habituellement. Depuis la veille, on ne trouvait plus la moindre orange dans tout le pays : on les revendait neuf fois plus cher aux Européens. Les oranges étaient désormais un luxe que plus personne ici n’avait les moyens de s’offrir.
On lui remit le fruit. Il l’avait en main lorsque la pluie tomba. Il ne résista pas et s’enfuit. Grâce à cette lime apportée par sa sœur.

Réflexions politiques

Dans un mois, nous irons voter. Eh oui ! le 25 mai 2014 approche à grand pas. Pour de nombreux pays d’Europe, il s’agit de la date des élections européennes. Mais pour la Belgique, le scrutin a une toute autre importance. En effet, nous allons cumuler élections fédérales (ou législatives), régionales et européennes.
C’est la première fois depuis quinze ans que cette configuration a lieu. Et cela ne se reproduira plus avant dans vingt ans. C’est un peu l’éclipse solaire du monde politique belge. Un évènement rare. Et étrangement, il y a peu de mouvement autour de ces élections.
Personnellement, j’étais un gosse en 1999, mais je me souviens tout de même de cette époque trouble qui a été marquée par l’affaire Dutroux et la crise de la dioxine.

Petite parenthèse nucléaire :
En parlant des élections de 1999, c’est avec le gouvernement arc-en-ciel qu’il avait été décidé de sortir du nucléaire en Belgique. Et en effet, en 2012, le gouvernement Di Rupo annonçait la fermeture de Doel 1 et 2, mais la prolongation de dix ans de Tihange 1. Autant dire que le parti Écolo n’était pas content, surtout qu’une affaire avec EDF a éclaté à l’époque de cette annonce. En outre, dans le contexte de Fukushima, dont l’histoire n’est pas finie, on est en droit de se demander s’il s’agit de la bonne décision à prendre.
Mais le plus inquiétant, dans tout ça, c’est qu’encore une fois, la convention a été signée sans qu’on en sache rien. Ce n’est que quelques semaines après la signature que l’on a appris la nouvelle, grâce à la question d’un député Écolo. Pour la transparence et la concertation citoyenne (surtout que des experts sur la sortie du nucléaire, il y en a des brassées, hein !), c’est pas encore pour tout de suite…
Et puis, quand le site du premier ministre annonce que « Tihange 1 sera prolongée de dix ans, afin d’éviter le risque que 500.000 à 1 million d’habitants ne soient plongés dans le noir à certains moments pendant l’hiver (rapport d’Elia)», on pourrait un peu se demander ce que nos politiques ont fait pendant quinze ans, pour ne pas avoir trouvé d’alternatives au nucléaire satisfaisantes, non ?
Fin de la parenthèse.

Revenons à nos moutons. On se rappelle que fin 2011, après une crise politique sans précédent dans l’histoire de la démocratie (même en Irak, on n’a pas fait mieux), on s’est retrouvé avec un gouvernement comme seuls des Belges peuvent en faire.
Petit instant statistique : dans ce gouvernement il y a un premier ministre (PS), six vice-premiers ministres (2 à gauche (PS et SP.A), deux au centre (CDH et CD&V) et deux à droite (MR et Open VLD)), six ministres (trois à droite (2 MR et 1 Open VLD), deux à gauche (PS et SP.A) et un au centre (CD&V)) et six secrétaires d’État (3 au centre (2 CD&V et 1 CDH), deux à gauche (PS et SP.A) et un à droite (Open VLD)).
Au niveau de la communauté, on a 10 Flamands pour huit Wallons.
Au final, on pourrait se dire qu’avec trois tiers équitables entre gauche, centre et droite et un premier ministre à gauche, le gouvernement serait donc un gouvernement de gauche. Et bien non. En deux ans, les mesures qui ont été prises sont plutôt des mesures de droite. Il faut dire qu’en Flandre, l’électorat est âgé et vote plutôt à droite. Même leur centre est plus à droite que la droite wallonne. Di Rupo n’est après tout qu’une façade. Et il aura payé le prix fort pour sa place de premier ministre, en scindant Bruxelles-Hal-Vilvorde et en promettant des réformes sociales.
Et qu’a-t-il gagné, dans l’histoire ? Pas grand chose. Un regain de popularité auprès des Flamands. La haine des syndicats wallons qui se sentent trahis par les réformes sociales de ce gouvernement. L’impression qu’au final, avec ou sans gouvernement, la Belgique ne bouge pas et que c’est pas plus mal, puisque de toute façon, le système démocratique dans son ensemble a besoin d’une grosse révision.

Enfin, si j’avais envie de prendre la parole aujourd’hui, c’était surtout pour parler des mesures prises par le gouvernement Di Rupo concernant le chômage et les retraites, les deux étant liés. Le gouvernement a réformé les deux : une plus grande dégressivité du chômage d’un côté et un rehaussement de l’âge des pensions de l’autre. Concernant, le chômage, on parle de plusieurs milliers de personnes exclues d’ici 2015. C’est une solution au problème posé : quelqu’un qui est au CPAS n’est plus au chômage. Il y aura donc effectivement des milliers de chômeurs en moins en Wallonie d’ici quelques mois. Oui, d’accord. Mais cette politique ne fait que masquer les symptômes d’une maladie qui reste non-traitée.
D’ailleurs, j’ai comme l’impression que la réforme des retraites, en reculant l’âge de la pension de deux ans annule la réforme du chômage. On l’a vu en France sous Sarkozy : ce genre de mesure bloque des emplois qui pourraient être occupés par des jeunes. Le seul intérêt, c’est que ça permet de rajouter de l’argent dans les caisses de l’État.
Ce qui m’inquiète encore plus, c’est que ces deux réformes n’ont pas fait de remous en Belgique. En France, il y avait eu des manifestations à n’en plus finir. En Belgique, les syndicats ont négocié pour certains secteurs, ont fait des grèves. Le citoyen lambda, lui, ne s’est pas vraiment bougé pour défendre son point de vue. Pourtant, c’est un tournant dans l’histoire politique belge (ou plutôt wallonne) : pour la première fois, on met en place des réformes sociales qui vont, à terme, chambouler notre mode de vie dans les premières années. C’est la fin d’un certain confort social qui n’existait qu’en Belgique.
Déjà aujourd’hui, les effets de cette politique agressive se font ressentir. Hier, dans cette lettre ouverte adressée à Elio Di Rupo, une chômeuse de 32 ans, mère de deux enfants, résume la situation : « vous avez modifié la base du système sans arranger aucun des problèmes qui font que les gens ont besoin de ce système. » Greg avait également mis en avant ce que lui, chômeur, pouvait apporter à la société, tout en étant considéré par celle-ci comme un point statistique dérangeant.

Enfin, de toute façon, il faudrait qu’à terme on arrête de viser le plein-emploi. Je rejoins l’avis de Ploum : il s’agit d’un concept dépassé qui n’est pas en phase avec la réalité du vingt-et-unième siècle. Pour moi (et pour beaucoup d’autres), la solution se trouve dans le revenu de base, qui permettrait de valoriser des activités dites « non-rentables » et changerait la perception que l’on peut avoir de l’oisiveté (qui dans l’Antiquité était considérée comme une valeur essentielle de la société, donnant la possibilité de s’adonner à la méditation). Et ce serait aussi la fin de la stigmatisation de ceux qui n’ont pas de revenus et sont considérés depuis le début de la révolution industrielle comme des « parasites ».

Mais de manière plus générale, les solutions envisagées par les hommes politiques aux problèmes de société semblent de plus en plus souvent déconnectés de la réalité. C’est peut-être ça le plus grave : à cause de cette façon de faire de la politique d’un autre temps, à cause d’un manque de transparence flagrant et à cause de la particratie en place en Belgique, le citoyen se sent trahi par ceux qu’il élit, mais aussi impuissant dans la prise de décision.
Pour terminer, il faut rappeler qu’en Belgique, selon les chiffres de l’OCDE, 82% des jeunes de 25 à 34 ans a son Certificat d’Enseignement Secondaire Supérieur (CESS). Mieux encore : 42 % des jeunes de 25 à 34 a un diplôme de niveau universitaire (page 38 du rapport) ! Notre génération est une génération éduquée, à même de comprendre les subtilités de la politique. De plus, depuis maintenant quinze ans, nous disposons d’outils nous permettant de communiquer dans le monde entier, de chercher l’information dont nous avons besoin et de donner notre avis.
En 2012, 77 % de la population belge avait accès à l’outil révolutionnaire qu’est Internet. Pourquoi, dès lors, continuer de subir les décisions d’un groupe de personnes en s’exprimant seulement une fois tous les quatre ou cinq ans, quand l’on peut s’informer et s’exprimer tous les jours sur le monde qui nous entoure. Le monde change.

Finalement, toutes importantes qu’elles soient, ces élections ne sont qu’anecdotiques, si on les regarde dans la perspective de polycrise que le monde entier vit : crises économique, écologique, alimentaire, etc. et aussi démocratique.

Dans les nues

Ghlin. Tandis que glisse la pluie glacée sur les flâneurs du matin, un homme s’englue dans la boue à quelques kilomètres de toute maison.. Enveloppé dans de trop nombreuses couches de vêtements, il peine sur le chemin de terre, pieds nus. Rythmant sa marche, une bourse qu’on ne devine qu’à peine tinte à chaque pas. Sous sa capuche, on devine plus qu’on ne la voit une peau hâlée. Le front est barré de cheveux noirs trempés, retombant en paquets devant des yeux tout aussi noirs. Perdu dans les brumes exhalées par une bouche large aux lèvres plates, son nez épaté renifle fréquemment.
L’homme regarde à gauche puis regarde à droite. Il aperçoit au loin la route qu’il va devoir suivre pour parvenir jusqu’à sa destination. Il se remet en marche. C’est pour lui la première fois qu’il peut observer cette campagne wallonne de ses propres yeux. Ni la boue ni la pluie ne le font déchanter. Ces étendues de terres le laissent ébahi. Parvenu sur une route goudronnée parcourue de trous maintenant remplis d’eau, il s’émerveille face au spectacle des arbres qui dansent derrière le rideau aquatique.
En Belgique, même la pluie finit par s’arrêter de tomber. Le ciel a versé de dernières gouttes discrètes. Le voyageur se défait de sa capuche et pousse un soupir de soulagement. Il sort une carte qu’il tenait jusque là sous son manteau. Il observe les environs et cherche des repères. Après quelques instants, sa mine soucieuse s’illumine.
Entamant une chanson sans paroles, il se met en chemin. Il parcourt l’asphalte détrempé à pas maladroits. Sa marche est accompagnée par le tintement régulier des pièces sur sa jambe. Quelques oiseaux piaillent dans le matin humide.
Dans le lointain se profile une vieille ferme imposante, basse et longue. Petit à petit, il s’en approche jusqu’à cogner à la porte. Le soleil arrive avec lui. Un long silence suit. Puis, il y a du mouvement à l’intérieur de la maison. Un homme d’âge mûr finit par ouvrir la porte, les yeux encore mi-clos. Un air de surprise passe rapidement sur son visage ensommeillé. Empâté, les joues ballantes, le front dégarni et les cheveux gris longs et fins, il tremble dans l’air matinal et dans ses vêtements fins. Son corps regrette la douce chaleur de son lit. Les deux hommes ne disent rien pendant un instant jusqu’à ce que le fermier balbutie quelques mots du bout de ses lèvres pâteuses.
- Vous êtes là pour la commande ?
Signe de tête répondant par l’affirmative. Oui, il est là pour la commande. On lui fait signe d’entrer. On ferme la porte sur lui, gardant la chaleur entre les murs épais.
- Malheureusement, je me dois de vous annoncer que j’ai du retard. Je ne pourrai réunir les bêtes que d’ici deux jours. Jeudi soir au plus tard.
Un court instant, l’étranger affiche un air ennuyé. Il se plonge dans ses réflexions puis lève ses yeux noirs sur son interlocuteur. Il a un léger sourire aux lèvres.
- Dans ce cas, il va falloir que je loge quelque part. J’ai bien peur de ne pas avoir un budget impressionnant. Est-ce que vous pourriez me conseiller quelque chose ?
- Il y a bien une auberge de jeunesse, plus dans le centre de la ville. Il faut juste pas rechigner à dormir en dortoirs.
Il lui est répondu que ça ne posera sans doute aucun problème. Après quelques excuses renouvelées de la part du fermier, le jeune homme s’en va vers Mons.

J’ai donc parcouru le chemin jusqu’au centre de la ville, ne sachant pas ce que je devais faire. Pas un de nous n’avait prévu un tel cas de figure. Mais j’avais sur moi assez pour vivre quelques jours sans trop m’en faire. Sur le chemin, je réfléchissais. Là-haut, on ne s’inquièterait pas de moi avant une semaine d’absence. Puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre, j’ai pris mon parti et j’ai attendu que les jours passent.
Dans le petit matin, j’ai parcouru les rues qui me menaient à destination. Tout était calme et paisible dans les environs. Rien ne rappelait les jours sombres que l’on m’avait contés, sinon quelques détails qu’il fallait chercher avec attention : ici, abandonnée dans un terrain vague, une carcasse de voiture consumée ; là, des affiches pleines de paroles dures et de couleurs fortes. Je m’amusais de découvrir notre histoire racontée ainsi, en filigranes.
Mais j’aurais mieux fait de ne jamais entrer dans la ville entre les Monts. Comment pouvais-je me douter qu’en entrant dans cette ville, j’allais La rencontrer ?

Dans la grande ville, il essaie de se repérer, demande son chemin. On lui conseille d’aller au pied du beffroi pour ensuite mieux trouver ce qu’il cherche. Près de la tour, il a un aperçu des environs. Il soupire en dominant de cette hauteur la cité. En suivant les indications répétées des habitants, il finit par trouver l’auberge. Deux nuits. Il paie et ressort presque aussitôt.
Disposant de quelques jours pour découvrir l’endroit, il se renseigne sur ce qu’il y a à faire. Tandis qu’on lui conseille vaguement quelques bâtiments religieux d’un intérêt relatif, une voix se fait entendre dans son dos. Une voix de femme. Une douce voix de jeune femme.
- Tu veux que je te fasse visiter la ville ?
Il se retourne et tombe sur un sourire impeccable. Plus haut, deux yeux verts pétillent. Comment répondre à un sourire autrement que par un autre sourire ? Il laisse ses lèvres bouger d’elles-mêmes et signale d’un bref signe du menton qu’il est d’accord.
Ils commencent par un petit-déjeuner sur un banc public, plongé dans un des nombreux petits espaces verts de la ville. La nourriture qu’elle possède dans son sac est rapidement engloutie. Ils parlent. Elle, elle s’appelle Catherine. Lui, c’est Brishen. C’est un nom peu banal mais qui lui va bien.
Les deux jours qu’ils passent ensemble ne présentent pas d’importance particulière. Pendant ces deux jours, ils jouent le jeu de la séduction. C’est un jeu très ancien qui, lorsque les deux joueurs décident d’aller dans la même direction, ne fait que des gagnants. Peu à peu, ils tissent des liens l’un envers l’autre. Le dernier jour, suivant le fil de leurs envies, leurs lèvres se rencontrent.

Je suis parti. Je ne voulais pas mais je le devais. Il fallait que je retourne d’où je venais. Tout le monde comptait sur moi, à la maison. On m’attendait. Je l’ai laissée à Mons, près du beffroi, tandis que les cloches résonnaient une dernière fois dans l’air froid de la ville. Je pensais à elle en allant chercher les bêtes. Je pensais à elle en payant le fermier. Je pensais à elle sur le chemin qui me ramenait chez moi.
Tout était prêt. Je suis retourné sur le chemin que j’avais emprunté sous la pluie froide du matin, quelques jours et quelques baisers plus tôt. Je savais bien qu’il ne pouvait en être autrement, et pourtant cela me déchirait le cœur.
Mais sur la route, elle était là, belle dans sa tristesse, superbe dans sa résolution. Ah ! Ses yeux…

Elle l’a suivi. Elle a attendu quand il est allé chercher les bêtes, elle l’a précédé quand il a pris ce long chemin droit, sans bifurcation. Maintenant, elle est là, telle un rocher émergeant de la mer. Comme il s’est arrêté sur le chemin, ne sachant quoi dire, elle se jette dans ses bras. Il en lâche presque la corde qui retient son cheptel. Il ne veut pas lui dire une nouvelle fois qu’elle ne peut pas venir avec lui. Alors, muet, il la serre dans ses bras et sanglote et murmure cent mots d’amour. Elle, elle se laisse porter par ses bras autant que par ses phrases balbutiées.
Enfin, il dégage sa tête de la nuque de Catherine et plante ses yeux noirs dans ses yeux verts. Elle frémit légèrement et lui prend la parole.
- J’ai décidé ! Je pars avec toi ! Où que tu ailles !
Il ouvre la bouche et veut répondre que c’est impossible mais se ravise. Il n’a pas le courage de la faire changer d’avis. Les amoureux se regardent un bref instant. Il lui sourit, sachant qu’il est sur le point de faire une bêtise. Elle lui sourit aussi. Les plus belles bêtises sont celles que l’on fait à deux. Il passe sa main autour de sa taille et l’emmène avec lui. Ils s’en vont, avec le troupeau bêlant derrière eux.
Quittant le chemin, ils se retrouvent dans un champ boueux. Ils atteignent leur destination en peinant. Ils s’arrêtent en face d’une boucle d’autoroute. Il lui explique qu’il n’est pas venu en voiture, mais par les airs. Elle n’en croit rien. Il n’est pas encore l’heure. Ils attendent, elle heureuse, lui soucieux. Enfin, lorsque la nuit est bien avancée, que le trafic en est réduit au passage de quelques voitures isolées, il prend une bête dans ses bras, confie à Catherine le reste des moutons et traverse la route. Par la suite, il fait et refait le trajet plusieurs fois, jusqu’à ce que tout le troupeau soit passé.
Dans une clairière, cachée aux yeux de tous, une machine étrange repose. Il s’agit d’une sphère métallique de la taille d’une petite maison. Elle attend son propriétaire, recouverte d’une mince pellicule de givre matinal, étincelante sous la puissance de l’éclairage artificiel.

Je l’ai emmenée avec moi, dans notre village. Au-dessus des nuages. Là-haut, nous vivions tous heureux, loin de la peur et de la haine de ces gens d’en bas. Depuis une dizaine d’années, maintenant, nous errions dans les nuages, enfin libres. Il n’y avait plus de frontières, dans les airs.
Lorsque je suis arrivé avec Catherine, je l’ai présentée à la communauté. Quelques-uns ont compris que sa présence amènerait des problèmes, beaucoup de problèmes. Ils m’ont fait part de leurs craintes. Tout cela m’était bien égal : je l’aimais. En outre, maintenant qu’elle était là, il était impossible de la renvoyer. Elle connaissait notre secret et risquerait de le révéler, si elle redescendait sur terre.
Dans ce gigantesque complexe qui abritait tant de familles, nous en formions une nouvelle, sous un ciel toujours bleu. Le temps passait et après plusieurs poignées de semaines, nous avons eu la surprise de voir le ventre de Catherine s’arrondir.
Malheureusement, notre joie n’a pas duré…

Dans le silence des hautes sphères, trois hélicoptères surgissent d’entre les brumes. Un projecteur s’allume. Bientôt, le village flottant est forcé de regagner le sol. Lentement, ils quittent les cieux pour la terre. Cloués au sol, les autorités les attendent.
L’enquête sur la disparition de la jeune Catherine a mené à ce jeune homme, Brishen. Un homme aux traits caractéristiques. Très vite, on s’est inquiété de la présence de gens de voyage en Belgique. L’armée a pris le relai pour finalement découvrir le havre flottant où ils vivaient.
La jeune fille est séparée de son amour et doit rejoindre le giron parental qu’elle avait fui. Elle pleure beaucoup, tandis que dans la nuit, dans la sombre absurdité de la nuit, la police fait son travail.

L’administration belge a fait des merveilles, comme l’on pouvait s’y attendre. Nous n’avions pas de papier en règles, évidemment. Et, à cause de notre couleur de peau, à cause de notre léger accent, de nos traditions, de nos vêtements, à cause de toutes nos différences, nous avons été expulsés. Loin. Dans un pays que je ne connaissais pas, où les gens nous détestaient encore plus que là d’où nous venions. Dans un pays que je n’avais jamais vu, que je ne connaissais pas, où l’on ne parlait pas la langue que mes parents m’avaient apprise, mais qui était dorénavant ma patrie.
Avec nous, c’étaient les derniers Bohémiens qui passaient les frontières occidentales. Ce spectacle rouvrit de vieilles blessures en Occident. Pour nous, c’était la fin de tout. Mais la vie devait continuer, au nom d’une pulsion insensée qui nous poussait tous à toujours repartir.
J’ai fini par apprendre, au prix de nombreuses recherches, que Catherine est morte il y a quelques semaines. Elle a une nouvelle fois fugué, enceinte, dans le froid wallon. Elle est morte dans la nuit. Elle serait encore vivante aujourd’hui si je l’avais laissée sur terre. J’ai tout gâché. J’ai tout détruit, par égoïsme. J’aimerais tellement m’envoler à nouveau et être avec elle…

Le glas sonne dans Ghlin, tandis que la pluie glacée tombe sur le cercueil de Catherine. Alors que les dernières notes fendent l’air, à des milliers de kilomètres de là, le corps de Brishen pend doucement au bout d’une corde, ne touchant plus le sol. Tout est fini.

Supplique printanière

Oh ! je t’en supplie, n’oublie pas de rire !
Je sais que ce n’est pas toujours facile et que le monde ne s’y prête guère. Parfois, c’est bien normal, on aurait envie de baisser les armes. Je sais toutes les horreurs de la Terre. On voudrait se laisser aller aux larmes. On voudrait laisser la tristesse envahir notre âme, qu’elle nous inonde et éteigne toute flamme. Heureusement, il survit toujours une étincelle.

Je t’en supplie, n’oublie pas de rire.
Tu as tellement de raisons d’être heureuse, tu sais ? Le monde n’est pas parfait, loin de là, mais regarde donc par ta fenêtre et vois le printemps qui revient enfin. Ne ressens-tu pas les échos de cette Nature qui se réveille de son long sommeil ? Si par malheur tu ne trouves rien en toi qui vaille la peine de se réjouir, puise dans ce spectacle millénaire la force de sourire. Laisse-toi aller à ce débordement de vie et accompagne de tes éclats de bonheur ce rouge-gorge qui se cache dans le bourgeonnement des buissons pour chanter quelques notes envolées.

Je t’en supplie, n’oublie jamais de rire.
Car si les moments présents peuvent être parfois tristes, tu peux te raccrocher au passé ou au futur. La vie, c’est tellement plus que ces quelques secondes qui filent sous tes doigts. C’est un fleuve qui s’écoule, sans cesse changeant, disait ce philosophe. Plonge-toi donc dans le torrent de ces souvenirs heureux qui faisaient que tu te sentais si vivante, lorsque le soleil d’été réchauffait nos cœurs. Souviens-toi qu’il brille toujours, ce disque de lumière, même lorsqu’il est voilé par les nuages. Et souviens-toi que les nuages finissent par passer, même ceux qui laissent une ombre froide sur les plaines.

Je t’en supplie, même dans la nuit la plus noire, n’oublie pas de rire.
N’oublie jamais de rire dès que tu le peux. Il ne faut pas perdre la moindre occasion. La vie passe si vite. En une minute, en une seconde, elle a filé, sans que l’on s’en aperçoive. Il n’en restera rien d’autre que ce rire qui un jour aura retenti à mes oreilles, comme un cristal qui tinte sans s’arrêter. Ah ! s’il devait rester une seule chose, lorsque l’univers s’écroulera sur lui-même, je veux que ce soit cela : ton rire si doux dans lequel tout disparaîtra.

Je t’en supplie, ma belle, n’oublie pas de rire.
Je pourrais vivre des années en m’abreuvant seulement à la source de ton rire. J’aimerais tellement m’en faire une couverture dans laquelle je pourrais m’endormir sans penser à rien d’autre qu’à cette musique qui va de ta bouche à mes oreilles. Tu es si belle, lorsque tu ris, que l’on ferait tout pour que jamais tu ne t’arrêtes, que jamais tu n’aies à pleurer. Tu es si belle lorsque tu ris qu’on sentirait presque le monde basculer.

Oh ! n’oublie pas de rire.
Et si ce n’est pas pour toi, sois pour moi l’espace d’un instant l’enfant que tu sais si bien être. Je te le demande égoïstement. Ris-toi du monde. Vas-y, souris devant toutes ces petites merveilles du quotidien. Puisqu’il te faut un prétexte, pense à tous ceux qui t’aiment et qui sont là pour toi. Pense à tout le bien que tu leur feras en te jouant ainsi de tes pensées sombres. Pense à cette chaleur qui émane de tout ton être lorsque tu ris. Réchauffe de ces quelques notes ceux qui tiennent à toi.

N’oublie pas de rire.
Fais entendre ton rire au monde entier. Même loin, je sais que je l’entendrai. S’il te plait, fais entendre à tous ceux-là les doux arpèges de ta joie. Illumine-les cette mélodie égrenée dans le silence de leurs vies.

La Corneille et le Goupil

Ésope parle d’un morceau de viande volée. La Fontaine raconte l’histoire d’un fromage. Tous deux transcrivent l’histoire d’un corbeau trop orgueilleux lâchant sa proie pour faire entendre sa voix à un renard. Celui-ci s’en empare et, loin de se contenter du fruit de son larçin, raille celui qu’il a grugé en ces mots fameux chez La Fontaine : « Mon bon Monsieur, / Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l’écoute : / Cette leçon vaut bien un fromage sans doute. »

« Cette fable est une leçon pour les sots », précise Ésope.

Dans les deux cas, le message est clair : méfiez-vous des flatteurs, ils sont souvent intéressés et celui qui les écoute risque d’y perdre des plumes.

Et pourtant ! Pourtant la flatterie est essentielle en tant qu’elle participe au processus de création. Tous les artistes ne sont pas Voltaire, Hugo, Baudelaire ou Rimbaud. Certains ont besoin d’être encouragés pour continuer de produire. Certains ont besoin de savoir que leurs voix font écho. Et d’autres ne créent que pour être flattés, pour combler un manque dirait Freud. Dans tous les cas, la flatterie est loin d’être un mal absolu.

Mieux encore, elle prend un sens nouveau grâce à Internet : non pas une fenêtre sur le monde, ce qu’était la télévision, mais plutôt une porte, en ce qu’il nous permet d’interagir directement avec ce que nous voyons.

Ce qui m’amène à Flattr, plateforme que je me décide enfin à essayer. Flattr, créé par Peter Sunde (co-fondateur de The Pirate Bay, ça situe le bonhomme en ce qui concerne son idée du partage des idées), est un système de donation par micropaiements. Le principe est assez simple : chaque mois, vous décidez d’une certaine somme (quelques euros, généralement) que vous désirez dépenser pour des artistes que vous appréciez. À chaque flattr que vous laissez sur un site disposant d’un bouton adéquat (ou pas, grâce à une extension Firefox), vous décidez de donner une partie du budget alloué à ce site. À la fin du mois, l’argent est réparti entre les différents sites que vous avez flattrés.

Il s’agit d’une alternative à un web qui, bien qu’il semble gratuit, est payant, dans la mesure où les sites que vous visitez recueillent des informations sur vous afin de vous proposer des publicités ciblées. Vous pouvez vous renseigner un peu plus avant sur d’autres sites, chez Ploum ou chez Greg, pour commencer.

Mon profil Flattr se trouve ici. Vous pouvez me flattrer soit en-dessous de cet article, soit sur la page principale (sous les archives), soit directement sur mon profil Flattr.

Je verrai bien ce que ça donne d’ici quelques mois. Je ne me fais pas d’illusion : je ne vais pas gagner ma vie avec ce système, mais s’il fonctionne en circuit fermé, ce sera déjà ça de pris, Flattr permettant de mieux partager des produits culturels. J’aurai au moins apporté ma petite contribution pour un meilleur internet.

Et afin que je ne vous laisse pas sur un billet dépourvu de toute saveur littéraire, voici une fable, parodie d’une autre bien plus connue.

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