Acide

C’est le grondement lointain du tonnerre qui me tire de mon sommeil. Je me suis endormi mais j’aurais mieux fait de ne jamais me réveiller. Au moins, je serais mort sans souffrance. Maintenant, je sais que rien ne me sera épargné : ni ma propre fin, ni la perspective de celle-ci.
J’ouvre les yeux sur la fraicheur de la nuit et le silence qui y règne. Du haut de la dune géante où je suis, le désert se dévoile dans toute son immensité. Cette vision ne fait que me confirmer ce que je savais déjà : je suis perdu. Aucun abri aussi loin que porte le regard. Rien pour briser l’horizon. Juste cet erg de sable blanc. Et au dessus de ma tête, des nuages qui commencent à dévorer la Lune. La lumière s’éteint et je me retrouve dans une obscurité totale. Je ferme les yeux. J’attends la suite avec résignation. Inutile de fuir, la mort est déjà partout. Je l’entends qui tombe en bombes silencieuses. Lire la suite

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Dans les yeux du soleil

CC-BY-SA Petar Milošević

A woman’s eye – CC-BY-SA Petar Milošević

Dans la fraîche chaleur du printemps, Bruxelles frissonne. Ses rues frémissent dans la brise avrillée. Les chemises se décollettent, révélant des vallées que l’hiver avait oubliées. Les robes longues et légères aux allures estivales claquent au vent. Tous les corps se tournent vers le soleil, cherchant à se gorger de lumière. Dehors, les gens se parent de couleurs vives, sans doute afin d’amener plus vite à eux le mois de juillet, qui est encore si loin d’eux.
Au bois de la Cambre, les étudiants se massent au plus près des eaux du lac. Ils discutent, ils lisent, ils boivent, ils rient. Dans toutes les langues du monde, l’endroit a des accents babyloniens. J’y passe souvent, n’hésitant pas à faire un détour pour profiter de la vie qui ralentit dans cet écrin de verdure, au cœur du béton et du métal qui font la ville.
Aujourd’hui, moins en retard que d’habitude, mais néanmoins en retard, je marche vite dans les allées bordées de jeunes hommes et femmes en fleur, plantés dans l’herbe qui reverdit. Je dépasse une paire de renoncules – des boutons d’or – d’abord sans les remarquer. Ayant l’impression que les deux bourgeons d’un jaune éclatant me regardent, et m’apercevant que ce n’est pas encore la saison, je me retourne, et tombe œil à œil avec une jeune femme allongée à quelques enjambées de moi.
Ses yeux d’or croisent les miens, pendant un court instant qui semble s’éterniser en siècles flamboyants. Finalement, elle détourne le regard, dans ce qui est un déchirement pour moi. La femme-soleil pose ses pupilles aurifères sur les reflets dansant du lac. Elle le fixe tellement que j’ai l’impression que les eaux vont s’enflammer. Moi-même, je me sens envahi d’une ardeur grandissante, qui passe sur mes joues puis court sur tout mon visage.
Je suis là, immobile, et je garde le souvenir de ces deux éclairs dorés. Ils laissent dans ma mémoire une marque indélébile. D’avoir vu ces soleils vrillés, je reste encore ébloui.

Reprenant mes esprits, je fais un pas vers toi. Je te parle, mais tu ne m’écoutes pas. Tu ne me vois pas, et moi je ne vois que toi. Tu contemples le monde, sans me remarquer. Tu poses tes yeux lointains sur toute chose avec la même indifférence. Après tout, le soleil ne se soucie pas des yeux qui se tournent vers lui.
Je tends la main vers toi, pour essayer d’attraper un éclat de ton regard. Autant essayer d’attraper des étoiles dans le creux de la main. J’essaie de t’atteindre, en vain. Ramenant ma main à moi, je me tourne et j’essaie d’oublier ta chaleur qui, pour un instant, m’a touché si fort. Le feu qu’elle a allumé en moi brûle encore et continuera sans doute de me consumer tout le printemps.

Tristan

Ce jour-là, Tristan s’était une nouvelle fois exilé afin d’oublier Iseut, celle qu’il aimait malgré lui. Il était dans une retraite secrète, loin des femmes qui, toutes, lui rappelaient par certains aspects celle qui lui manquait tant. Il regardait la nuit, et ses étoiles qui brillaient sans discontinuer depuis qu’il était né et qui brilleraient encore lorsque son nom ne serait plus prononcé par aucune voix. Ses yeux accoutumés à l’obscurité se posèrent sur l’âtre à côté de lui.
Sa vision se remplit de lumière. Ces flammes qui dansaient, tellement brillantes, le renvoyaient devant la dame de son cœur, sans qu’elle ne soit là. Il croyait pouvoir sentir son odeur de cannelle et de camphre. Il croyait pouvoir la serrer dans ses bras et joindre ses lèvres aux siennes. Il croyait pouvoir entendre son rire, doux comme le chant des oiseaux qu’on entend que là-bas, où le soleil brille plus longtemps et plus fort qu’en nos contrées. Il essaya de se jeter sur elle mais ne put y parvenir. Ce qu’il avait pris pour l’étincelle de son regard, ce n’était que le feu qui brûlait en face de lui, dont les flammes dansaient sans le réchauffer.

Car malgré tous les vœux de Tristan, son amante n’était pas là. Elle se trouvait à mille lieues de lui. Elle aussi pleurait d’être loin de celui qu’elle aimait. Elle revenait du souper, lors duquel elle avait été assise à côté d’un homme qu’elle n’aimait pas mais à qui elle avait été mariée. Après le repas, elle était allé pleurer dans sa chambre, pleurant sur son sort et sa vie, faite de chagrin. Elle était loin de Tristan et ne se sentait pas vivre. Il n’y avait que lorsqu’il était à ses côté, lorsqu’il était assez proche pour qu’elle sente son souffle chaud contre son cou, qu’elle était parfaitement heureuse.
Les deux amants séparés versaient des larmes froides qui allaient s’écraser sur le sol tandis qu’ils maudissaient le philtre qui les avait liés à jamais. Alors qu’ils poussaient au même moment, à tant de lieues de distance, un soupir si profond qu’ils étaient prêts d’en mourir, les gouttes salines se mirent à briller d’une lumière pâline. Dans cette lumière se forma une silhouette fantastique qui se dressa devant chacun d’eux. Très lentement, elle les salua d’une courte révérence et se redressa, semblant attendre.
Au même moment, Tristan et Iseut eurent ces mêmes mots :
– Qui êtes-vous ?
– Je suis celle que vous avez convoqué par vos pleurs, vous qui êtes liés par la magie des amants. Je suis celle qui se trouve au bord du monde et qui peux tout, grâce à la magie des mots que l’on prononce à voix haute et à voix basse. Je suis celle derrière les murmures et les cris. Je suis le silence et le bruit. Je suis celle aux mille noms dont aucun n’est jamais prononcé. Je suis celle qui a le pouvoir de vous guérir du mal qui vous ronge, si vous le voulez.
– Comment ?
– Il n’existe pas de sortilège que l’on ne peut briser. Pour vaincre celui-ci, il me faut les larmes que vous versez sur votre malheur, mais également des mots puissants. Vous les trouverez en vous, attendant d’être dits. Il suffit qu’ils jaillissent dans l’air pour mettre fin à cet amour et ce qu’il vous apporte. Cherchez-les et ils vous viendront.
Quelques secondes passent tandis que la Terre s’arrête de tourner. Puis :
– Je veux que cette souffrance cesse !
Sitôt les mots eurent été lancés, la femme disparut en s’effaçant du monde, comme un long rêve qui se dissipe dans les brumes du matin. Les deux êtres avaient dans les mains une fiole de verre remplie d’un liquide transparent. L’objet scintillait entre leurs mains. D’un même geste, ils l’ouvrirent et le portèrent à leur bouche. Cela avait un goût amer, comme un regret qu’on n’avoue pas. La dernière goutte s’écoula et tous deux s’effondrèrent au même instant.
Ils étaient enfin libérés.

Quelques temps plus tard, un homme marchait dans le paysage dévasté du bord du monde. Il titubait, trébuchait et tremblait. Il avait le visage crasseux et portait une barbe grise de saleté. Ses yeux se perdaient en dedans-lui, comme s’il était aveugle à ce qui l’entourait. Par miracle, il atteignit une maison et se tint devant la porte. Il n’avait plus la force de frapper et restait là à fixer ce dernier obstacle qu’il ne parvenait pas à franchir. Finalement, il se laissa tomber et s’adossa au bois. La tête dans ses mains, il commença à pleurer doucement, comme la pluie commence à tomber. Et comme celle-ci annonce parfois le tonnerre, il se mit à rugir des mots sans consonnes. Le cri se termina en sanglot et il resta ainsi sans plus bouger.
Le soleil déclinait et couvrait les landes infinies d’une lumière d’or. L’œil dans le vague, l’homme restait sans bouger. Une dernière larme vint perler au coin de son œil, puis rouler le long de ses joues creusées par le passage de milliers de semblables. Elle se perdit dans les poils de sa barbe puis alla finir sa course sur le sol.
Une silhouette se tenait désormais en face de Tristan. C’était la même que celle qui s’était dressée jadis devant lui pour mettre fin à son tourment. Il la vit et articula quelques mots :
– Rendez-moi…
– Te rendre quoi, vieux fou ?
– Ce sentiment que vous m’avez pris et qui me rendait vivant… Malgré toutes les épreuves que j’ai traversées, malgré toutes les peines et toutes les tristesses que j’ai vécues, cet amour me faisait avancer. C’était un soleil qui, s’il me brûlait la peau et m’aveuglait parfois, me réchauffait le cœur et le corps, et qui me permettait de voir les couleurs du monde. Aujourd’hui, il fait nuit et je ne vois plus rien et j’ai froid et j’ai peur que la nuit continue jusqu’à la fin de ma vie.
« Après que j’ai bu le breuvage que vous m’avez donné, j’ai senti mon amour pour elle s’effacer de mon être. J’ai voulu la revoir. Pour en être sûr. J’ai été jusqu’à la cour de mon oncle, le roi Marc, et je l’ai vue. Elle n’était plus rien pour moi et je n’étais plus rien pour elle. J’en ai éprouvé une grande joie et je m’en suis allé.
« Et c’est là que je me suis rendu compte du grand vide qu’il y avait désormais en moi et que rien ne pouvait combler. Je n’étais plus que la moitié de moi-même. Peu à peu, j’ai perdu le goût de la vie. Maintenant que mes pensées n’étaient plus tournées vers elle, elles se dirigeaient vers le néant d’une vie sans elle. J’ai vu ces ténèbres et la folie s’est emparée de moi. Je ne me souviens de rien si ce n’est d’avoir marché sans m’arrêter pour vous retrouver et refaire ce qui a été défait. »
La femme rit doucement, d’un rire si lent, à glacer les sangs.
– Le philtre que je t’ai donné ne contenait aucune magie, Tristan ! Tout comme celui que vous aviez bu ensemble sur le bateau qui vous ramenait à ton oncle Marc. Il n’était rien d’autre qu’un prétexte dont vous vous êtes saisis. Quand vous m’avez convoquée, je vous ai donné la liberté. Tu aurais préféré vivre malheureux, dans l’espoir que la mort vous délivre ? Tu es terrifié par cette liberté.
« Tu as fixé le soleil trop longtemps et tu es ébloui et tu as peur. Mais il ne fait pas nuit sur ton cœur. Pas encore. Tu peux encore rallumer en toi ces feux qui écartent l’obscurité.
« Quoi que tu décides, cette décision est tienne, maintenant. »
Et la femme s’évapora dans les derniers rayons du soleil. La nuit tombait sur Tristan qui était seul et qui regardait la nuit, et ses étoiles qui brillaient sans discontinuer depuis qu’il était né et qui brilleraient encore lorsque son nom ne serait plus prononcé par aucune voix.

Tempus fugit

On nous a annoncé le retour du temps.
Cela veut dire que, ce soir, le monde va reprendre sa respiration, après un long moment d’arrêt. Le soleil s’est levé et couché de nombreuses fois sans qu’aucune nouvelle ne nous parvienne. Mais c’est pour très bientôt, dit-on. Sans que personne ne l’ait annoncé, la rumeur court sur tous les continents, à la vitesse du son. C’est comme si le temps s’annonçait de lui-même.
Il faut dire que, dans les villes comme dans les campagnes, tout le monde attend. Partout sur Terre, plus personne ne travaille, ou presque. Les commerces sont fermés. Les industries sont au point mort. Les administrations ne fonctionnent plus. Seuls les services d’urgence répondent encore à l’appel. Et encore. Dans les rues, on entend parfois une ambulance partir en trombe. Mais la plupart du temps, rien. Les gens restent chez eux, se nourrissant de conserves et autres aliments achetés dans les derniers jours de l’ancien temps. Tout le monde sentait bien que les derniers instants approchaient. Les derniers battements sonnaient étrangement, comme annonçant leur propre fin.
Je me l’imaginais alors vieux et fatigué, couverts de rides. Immobile, dans son lit, en train de regarder la télévision, en train de regarder par la fenêtre dehors, le monde extérieur, il ne bougeait plus ou presque. Il vivait en regardant les autres vivre. Il regardait surement passer le temps, un autre que lui. Pour lui, les journées devaient s’étirer sans fin, se ressemblant chacune les unes les autres. D’ailleurs, nos journées aussi se faisaient trop longues. Comme si un poids nous ralentissait dans nos actions.
Quand je suis né, le temps était déjà bien avancé. Il est plus vieux que mes parents, de ce que j’ai compris. Pas étonnant que je ne m’y sois jamais identifié. C’était un temps dans lequel je ne me reconnaissais pas, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre. Il allait sur un rythme que j’avais appris à suivre mais auquel j’aurais voulu échapper. Un autre temps auquel je n’appartenais pas. Auquel je n’appartiendrais jamais. Je me sentais alors étranger à la vie de l’époque. Comme rejeté hors du temps.
Il est mort, maintenant, ce temps-là. Je ne le reconnais plus, il fait partie du passé. Tandis que j’attends l’avènement du temps nouveau, je songe à toute cette vie révolue. Les bonheurs et les malheurs. Les jours et les nuits, innombrables, qui se sont succédées. La vie qui s’est égrenée bon temps mal temps. Tout ça selon le rythme d’un cœur, enregistré et diffusé partout dans le monde, anonyme et pourtant connu de tous. Aujourd’hui, ayant cessé de battre.

Je me rends compte que j’ai les yeux perdus dans le vague. Je me réveille et cligne avant de concentrer mon regard sur le feu qui commence doucement à s’éteindre dans l’âtre. Je me redresse à moitié dans le fauteuil, comme si j’attendais quelque chose sans trop savoir quoi.
Enfin, dans les baffles du salon résonnent la première seconde. Elle est tellement belle, cette seconde. Déjà passée sans que je m’en rende compte. Je crois l’avoir perdue, mais c’est encore elle qui retentit après elle-même. Ensemble, elles forment les premiers battements. Ils vont vite. J’ai de la peine à les suivre, difficile à les compter. Mais au bout d’un instant, j’arrête de m’y intéresser. Ce battement, c’est la vie qui bat.
Déjà, le temps file à toute vitesse et il faut se dépêcher. La journée sera courte aujourd’hui. Les prochaines le seront aussi, certainement. Je sors de ma torpeur et pose un pied dehors. Le soleil est bas sur l’horizon, mais il fait bon, dans la chaleur d’une fin de printemps. Je respire pour la première fois, comme si c’était moi qui venait de naitre à la vie.
Autour de moi, les voisins sont sortis aussi. Je les regarde. Ils sourient, sans doute autant que, moi, je souris. Le battement est partout, omniprésent. Il est à l’intérieur de la maison que je quitte, mais aussi dans les rues, et surtout en moi. Pas besoin de l’entendre pour le sentir au bout de mes doigts.
Au loin, j’entends les premiers feux d’artifice qui éclatent dans l’air. Ce nouveau temps à quelque chose de magnifique que je n’ai jamais connu. Autour de moi, la ville se réveille elle aussi. De plus en plus de pétards commencent à jouer un air de musique discordant et harmonieux à la fois. Le brouhaha des discussions enfle comme une vapeur que l’on aurait comprimée trop longtemps.
C’est un monde nouveau que je découvre, avec les premières minutes. La saveur de l’air est particulièrement douce. Elle m’enivre tandis que je marche pour la première fois dans ses rues renouvelées.
Il va falloir faire vite. Le temps commence seulement à s’écouler, mais il file. Il va vite. Il s’agit de ne pas en perdre un instant. Pour l’avoir vu mourir, je sais qu’il est trop précieux. Après tout, chaque seconde qui passe ne reviendra pas. Mais que ça ne nous empêche de vivre chacune d’entre elle comme s’il s’agissait de la seule, comme si elle ne devait jamais être suivie d’aucune autre. Comme si chaque battement de cœur devait durer toute une vie.
Ce soir, je n’ai pas sommeil. Je dormirai plus tard, quand je me sentirai plus vieux.

Le Moine Copieur

Dans le silence de la salle du monastère, Lionel plongea sa plume dans l’encre, et, dans un mouvement souple, il posa la pointe sur le parchemin qui lui faisait face.
Le premier crissement marquait le début de la journée et était suivi de bien d’autres. Il aimait cet instant où il reprenait son travail là où il l’avait laissé la veille. Il relisait une première fois le manuscrit original à haute voix, puis il le plaçait à côté de lui, ouvert sur la page où il s’était arrêté. Il mettait son doigt sur la ligne exacte, puis commençait à écrire. Il prenait son temps pour recopier chaque lettre avec soin. Contrairement aux autres copistes, il le savait, il avait le luxe de ne pas devoir travailler dans l’urgence, pouvant se relire, voire même se corriger quand cela s’avérait nécessaire.
Lionel s’arrêta et leva la main et déposa sa plume. Il tourna sa page, étant arrivé en bas de la quatrième colonne de celle-ci. Il recula de quelques pas, prit une profonde inspiration et s’arma d’une latte et d’un stylet pour tracer le cadre et les lignes servant de support à son écriture. C’était pour lui tout aussi important que l’écriture-même. Une fois cela fait, il se saisit de sa plume et recommença à écrire les lettres l’une après l’autre.
Cet acte était proche pour lui de celui de la prière. Dans ces moments de création, il se concentrait tellement qu’il en oubliait le monde qui l’entourait, jusqu’à se perdre hors du monde. Le temps ni l’espace n’existait plus. Il se fondait entièrement dans l’acte d’écriture.
Entre Tierce et Sexte, Lionel avait terminé quelques pages. Son ventre émit un bruit de protestation. Il était bientôt l’heure de la prière et, accessoirement, du dîner. Il décida de continuer encore un peu et de terminer sa page avant de prendre sa pause.

Quelques coups furent cognés à l’huis. Lentement, Lionel releva la tête de son ouvrage.
De qui pouvait-il bien s’agir ? Cette porte donnait sur le bosquet tout proche du scriptorium. Tout visiteur aurait préféré toquer à la grande porte du monastère. Quant aux autres frères, jamais ils n’auraient frappé à la porte. Surprendre un frère dans son ouvrage, ç’eût été prendre le risque de lui faire faire une rature, et gâcher ainsi le résultat de plusieurs heures de création. Il en était là dans ses réflexions quand il considéra que le moyen le plus sûr de savoir, c’était encore d’aller ouvrir la porte, et ainsi de ne pas faire attendre plus longtemps ce visiteur impromptu.
Le jour se fit dans la salle généralement plongée dans une pénombre délicieuse et reposante. Lorsque les yeux du moine se furent habitué à la lumière, il distingua une silhouette située à quelques pas de lui. Avant qu’il n’ait pu dire quoi que ce soit, une voix se fit entendre.
– Bien le bonjour ! Hadrian Opiniastre, chargé de la défense des droits d’auteurs. Voici ma carte.
Sur un petit bout de papier qu’on lui tendit avec fermeté, Lionel put lire, en gothique, les trois premières lettres du prénom suivies des trois premières lettres du nom de son interlocuteur. En dessous de ces initiales formant un mot étrange, il lut également, écrit en plus petit : « chargé de la défense des droits d’auteurs et de la protection des œuvres culturelles et artistiques ».
Lionel quitta la « carte » des yeux et lança un regard interrogateur à l’homme qui se tenait devant lui. Il y eut un long silence. Finalement, l’homme prit la parole, voyant qu’une explication s’imposait.
– Je viens pour une inspection de routine de lutte contre la copie.
– Je… Quoi ?
– Ne jouez pas au malin. On nous a informé que vous faisiez ici de la copie illégale.
– Euh… Non, je ne crois pas. C’est un scriptorium, ici, pas un repaire du malin. Tout ce que je fais, c’est y copier des manuscrits afin que mon commanditaire puisse le lire à son aise. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit d’hors-la-loi dans mon activité.
– Et à qui payez-vous les droits de copie ?
– À… À personne, voyons. Il n’y a rien à payer. La copie est le droit du copiste. Quiconque a appris à écrire est en droit d’écrire, après tout. Notre monastère a fait l’acquisition d’un manuscrit et un seigneur ayant des moyens nous en a demandé une copie. Donc, je copie. C’est tout.
– Ça ne va pas du tout, ça. L’auteur que vous copiez, il a passé du temps à écrire ce livre. Si on ne le rétribue pas, il ne pourra jamais écrire d’autres livres.
– Ah, mais l’auteur de ce livre est mort, voyez-vous. Dans tous les cas, il ne pourra plus écrire d’autres livres, même avec tout l’or du monde.
– Ce n’est pas une raison. Il a sûrement des héritiers, des ayant-droits. Ceux-ci peuvent toujours percevoir un revenu sur les œuvres de l’auteur. Dans tous les cas, je peux pas vous laisser continuer comme ça.
– Mais si vous faites ça, comment est-ce que je vais faire pour le diffuser, ce livre ? Si je veux diffuser cette œuvre au plus grand nombre et la faire connaître au monde, il faut bien que je la copie, non ?
– Bien sûr, mais seulement avec l’autorisation de la famille de l’auteur, et seulement en nous payant. Après tout, tout travail mérite salaire.
L’homme était idiot, cette fois Lionel en fut certain. Jusqu’à présent, il ne s’en était pas rendu compte, mais c’était évident, maintenant qu’il l’entendait dénaturer la parole de Paul, qui disait, dans ses lettres à Timothée que l’ouvrier mérite son salaire. Confondre ouvrier et travail, c’était faire la preuve qu’il y avait quelque chose de corrompu dans la logique de son interlocuteur.
Lionel fit disparaître l’expression de mépris qui passa comme un nuage sur son visage. Après tout, si cette brebis s’était égarée loin de la lumière du Christ, il fallait aller la chercher et lui montrer le chemin. Le moine tenta donc de démontrer l’absurde de la pensée de l’homme qui se tenait toujours en face de lui.
– Donc, si je comprends bien, pour pouvoir diffuser une œuvre – ce qui, on peut le supposer, est la volonté de l’écrivain – je suis sensé demander si je peux le faire à ses héritiers. Et cela fait, je devrais encore vous payer, vous, pour pouvoir faire ce que je veux faire légalement.
– Exactement. Et, au passage, ne vous avisez pas de modifier l’œuvre, sinon ce serait au mieux de la contrefaçon, au pire du plagiat. Et vous ne pouvez pas plagier une œuvre protégée par le droit d’auteur, limité à soixante-dix ans après la mort de l’auteur.
– Parce que…
– Parce qu’ainsi, on s’assure que l’œuvre n’est pas dénaturée et on peut au mieux protéger la personnalité de l’auteur exprimée à travers son œuvre.
– Parce qu’il est de notoriété publique que les enfants respectent systématiquement la volonté de leurs parents. Surtout quand il y a des histoires d’argent qui viennent s’ajouter à tout ça.
– Dans ce cas-là, ça ne nous regarde pas. L’œuvre dont ils héritent leur appartient. Ils ont bien le droit de faire ce qu’ils veulent avec. Mais on ne peut pas laisser le public s’approprier une œuvre ainsi.
Soudainement, Lionel fut pris d’un mal de tête. Il se pinça l’arête du nez, songeant que la tâche serait peut-être plus ardue que prévu.
– Est-ce que vous êtes bien sûr que vous comprenez le sens du mot « publier » ?
L’homme lança un regard perplexe à Lionel. Celui-ci comprit qu’il allait devoir s’expliquer. En articulant plus que nécessaire, Lionel s’adressa à son interlocuteur :
Publier, c’est rendre public. Si un auteur veut publier une œuvre, il doit accepter que son œuvre lui échappe. Dès le moment où il publie son œuvre, elle cesse de lui appartenir complètement. Une part appartient alors au public, dont le premier but sera de se l’approprier. En général, la copie fait partie de ce processus d’appropriation. Mais ici, elle fait partie de l’acte de diffusion-même. Si vous m’empêchez de copier ou si vous essayez de me limiter, vous empêchez la diffusion de l’œuvre, ce qui est complètement contre-productif. Vous comprenez ?
– Tout ce que je comprends, c’est que vous essayez de vous justifier. Cela n’empêche que ce que vous faites est illégal et que c’est mon rôle de vous condamner pour cela.
Autant parler à un mur, songea Lionel. Il décida de changer d’angle d’attaque.
– Bon. Juste une question : y a-t-il quelqu’un qui vérifie que vous respectez la « personnalité de l’auteur » ? Une sorte de seigneur indépendant ? Une guilde des auteurs ou une assemblée ?
– Nous avons carte blanche dans notre mission. Tout ce qu’on nous demande, ce sont des résultats. Et nous sommes prêts à tout pour empêcher que des individus peu scrupuleux corrompent les œuvres de nos chers auteurs diffusent des œuvres sans nous payer pour cela !
– En fait, vous protégez plus vos intérêts que ceux des auteurs, j’ai l’impression.
– C’est faux. Nous défendons le bien commun, en agissant ainsi !

Lionel allait répondre qu’à son avis, limiter la diffusion d’une œuvre afin d’en tirer le plus d’argent possible ne relevait pas forcément de ce que l’on pouvait appeler « la défense du bien commun », mais, au même instant, un son aigü déchira l’air. Surpris, le moine recula d’un pas. Un homme apparut du coin du scriptorium, dans un magnifique cumulet. Vivement, il se jeta sur l’homme avec qui discutait le moine et le plaqua au sol. Ce nouvel intervenant portait un pull blanc rayé de rouge et un bonnet, rouge lui aussi. Tout en maintenant sa prise, il grommela :
– Normalement, dans un souci de transparence, je suis sensé vous expliquer la situation, cher aïeul, mais ce serait compliqué, là. La faille ne va pas tarder à se refermer, je dois partir. À bientôt.
Le nouveau venu chipota à un bracelet qu’il avait au poignet droit. Lionel mit instinctivement la main à son cou, où se trouvait attachée une croix. Une deuxième fois, le sifflement aigü retentit et les deux hommes s’effacèrent, disparaissant comme la brume sous la chaleur des rayons du soleil. Lionel resta hébété pendant quelques minutes, jusqu’à ce que les cloches sonnent la mi-journée. Il cligna des yeux, secoua la tête et se signa.
Il n’y avait plus rien face à lui, hormis le bosquet d’arbres qui lui faisait face.
Lionel resta un long moment sur le pas de la porte. Finalement, après quelques clins d’œil compulsifs, il haussa les épaules et décida qu’il venait d’avoir une hallucination causée par la faim. Il rentra dans le scriptorium et referma la porte, se jurant d’oublier cet épisode incroyable.

Passion d’été

– Où j’en suis ? Eh bien, comment dire… Lui ? Non, non, c’est fini, ça. Faut dire que cette histoire-là s’est terminée aussi vite qu’elle a commencé. J’avais juste envie de me changer les idées. Maintenant, je suis passée à tout à fait autre chose. Quelque chose de solide. Oui, il est beaucoup plus épais. Faut dire que le dernier était fin comme tout. C’est bien simple : j’avais parfois l’impression de pouvoir voir au travers. J’vais presque honte de sortir avec lui dans la rue.

« Mais avec celui-ci, oh ! je voyage. Il arrive vraiment à me faire rêver. La dernière fois, dans le métro, j’en ai presque oublié de descendre à mon arrêt, tellement j’étais absorbée. Hors du temps, quoi. Il m’absorbe. Puis, celui-là, j’aime particulièrement l’avoir contre moi pour m’endormir. Il est vraiment apaisant. Je reste penchée sur lui tant que je peux, puis, quand je sens mes yeux se fermer malgré moi, je m’abandonne au sommeil et retombe sur lui.

« Puis, au matin, je me jette sur lui. Je le prends entre mes mains et je le dévore, exactement là où je l’avais laissé avant de m’endormir. Je passe parfois des heures entières dans le lit sans rien faire d’autre que de le parcourir et d’avancer toujours plus loin dans le plaisir de la découverte. Ça fait déjà plusieurs jours que je fonctionne comme ça, et je m’éclate.

« D’un autre côté, j’ai un peu peur du moment où j’en arriverai au bout. Enfin, avec lui, je ne crois pas que la fin me déçoive. Au moins, il n’a pas l’air de s’essouffler. Oui, ça m’est déjà arrivé cet été que j’arrête avant la fin. Je n’en pouvais plus : j’allais de déception en déception. Pourtant, en général, j’aime bien les trucs un peu geek. D’une certaine façon, ils arrivent toujours à me surprendre. Mais celui-là était chiant, à force. Il tournait en rond, ne me proposait rien de neuf. Je l’ai refilé à une copine qui devrait l’apprécier plus que moi. Mais celui avec qui je suis, c’est tout autre chose. Dès le début, je me suis sentie portée et plus le temps passe, plus je lui découvre des qualités. Il est vraiment bien foutu. Et beaucoup moins prévisible qu’il n’en avait l’air. Comme quoi, il ne faut jamais juger un livre sur sa couverture.

« Je pense que d’ici quelques jours, je me ferai un Américain un peu jazzy dont j’ai envie depuis un petit moment déjà. Il devrait me tenir le temps du weekend à la mer. J’essaie d’en avoir toujours un sous le bras quand je suis à la plage, histoire de passer le temps. Au moins, comme ça, je me fais moins déranger par des gros lourds. Puis, il n’y a rien de plus pratique lors de longs trajets en voiture. Quand je ne conduis pas, je n’arrive jamais à dormir. Alors, il faut que j’ai de quoi m’occuper les mains et les yeux.

« Ah ! J’adore les mois de juillet et d’aout. Pendant les vacances, je refais toujours le plein. Je ne vois presque personne d’autre, je reste enfermée dans ma chambre autant que je peux. Et ça, qu’il y ait du soleil ou qu’il fasse dégueulasse comme ces jours-ci. Là, c’est mon douzième depuis le début du mois. Je ne fais aucune distinction : des petits, des gros, des longs, des compliqués, des scientifiques qui me prennent la tête, des cons comme des pieds pour me reposer, des réalistes, des idéalistes, des engagés politiques, et ça qu’ils soient étrangers ou non. Ça fait longtemps que j’ai compris qu’il fallait parfois quitter la francophonie pour changer ses habitudes. J’adore l’humour anglais autant que l’exotisme hispanique.

« C’est vraiment dommage qu’on ait qu’une vie. Parfois, j’aimerais ne rien faire d’autre que ça. Pouvoir voyager sans bouger, c’est le summum du raffinement, non ?

« Oulah, il est déjà dix-huit heures ?! Bon, je te laisse, je m’en vais le terminer avant ce soir. Il me reste une petite centaine de pages à lire avant la fin et j’ai fini. Si tu veux, je te le prêterai après. Tu verras, il est vraiment passionnant ! »