Dans les nues

Ghlin. Tandis que glisse la pluie glacée sur les flâneurs du matin, un homme s’englue dans la boue à quelques kilomètres de toute maison.. Enveloppé dans de trop nombreuses couches de vêtements, il peine sur le chemin de terre, pieds nus. Rythmant sa marche, une bourse qu’on ne devine qu’à peine tinte à chaque pas. Sous sa capuche, on devine plus qu’on ne la voit une peau hâlée. Le front est barré de cheveux noirs trempés, retombant en paquets devant des yeux tout aussi noirs. Perdu dans les brumes exhalées par une bouche large aux lèvres plates, son nez épaté renifle fréquemment.
L’homme regarde à gauche puis regarde à droite. Il aperçoit au loin la route qu’il va devoir suivre pour parvenir jusqu’à sa destination. Il se remet en marche. C’est pour lui la première fois qu’il peut observer cette campagne wallonne de ses propres yeux. Ni la boue ni la pluie ne le font déchanter. Ces étendues de terres le laissent ébahi. Parvenu sur une route goudronnée parcourue de trous maintenant remplis d’eau, il s’émerveille face au spectacle des arbres qui dansent derrière le rideau aquatique.
En Belgique, même la pluie finit par s’arrêter de tomber. Le ciel a versé de dernières gouttes discrètes. Le voyageur se défait de sa capuche et pousse un soupir de soulagement. Il sort une carte qu’il tenait jusque là sous son manteau. Il observe les environs et cherche des repères. Après quelques instants, sa mine soucieuse s’illumine.
Entamant une chanson sans paroles, il se met en chemin. Il parcourt l’asphalte détrempé à pas maladroits. Sa marche est accompagnée par le tintement régulier des pièces sur sa jambe. Quelques oiseaux piaillent dans le matin humide.
Dans le lointain se profile une vieille ferme imposante, basse et longue. Petit à petit, il s’en approche jusqu’à cogner à la porte. Le soleil arrive avec lui. Un long silence suit. Puis, il y a du mouvement à l’intérieur de la maison. Un homme d’âge mûr finit par ouvrir la porte, les yeux encore mi-clos. Un air de surprise passe rapidement sur son visage ensommeillé. Empâté, les joues ballantes, le front dégarni et les cheveux gris longs et fins, il tremble dans l’air matinal et dans ses vêtements fins. Son corps regrette la douce chaleur de son lit. Les deux hommes ne disent rien pendant un instant jusqu’à ce que le fermier balbutie quelques mots du bout de ses lèvres pâteuses.
- Vous êtes là pour la commande ?
Signe de tête répondant par l’affirmative. Oui, il est là pour la commande. On lui fait signe d’entrer. On ferme la porte sur lui, gardant la chaleur entre les murs épais.
- Malheureusement, je me dois de vous annoncer que j’ai du retard. Je ne pourrai réunir les bêtes que d’ici deux jours. Jeudi soir au plus tard.
Un court instant, l’étranger affiche un air ennuyé. Il se plonge dans ses réflexions puis lève ses yeux noirs sur son interlocuteur. Il a un léger sourire aux lèvres.
- Dans ce cas, il va falloir que je loge quelque part. J’ai bien peur de ne pas avoir un budget impressionnant. Est-ce que vous pourriez me conseiller quelque chose ?
- Il y a bien une auberge de jeunesse, plus dans le centre de la ville. Il faut juste pas rechigner à dormir en dortoirs.
Il lui est répondu que ça ne posera sans doute aucun problème. Après quelques excuses renouvelées de la part du fermier, le jeune homme s’en va vers Mons.

J’ai donc parcouru le chemin jusqu’au centre de la ville, ne sachant pas ce que je devais faire. Pas un de nous n’avait prévu un tel cas de figure. Mais j’avais sur moi assez pour vivre quelques jours sans trop m’en faire. Sur le chemin, je réfléchissais. Là-haut, on ne s’inquièterait pas de moi avant une semaine d’absence. Puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre, j’ai pris mon parti et j’ai attendu que les jours passent.
Dans le petit matin, j’ai parcouru les rues qui me menaient à destination. Tout était calme et paisible dans les environs. Rien ne rappelait les jours sombres que l’on m’avait contés, sinon quelques détails qu’il fallait chercher avec attention : ici, abandonnée dans un terrain vague, une carcasse de voiture consumée ; là, des affiches pleines de paroles dures et de couleurs fortes. Je m’amusais de découvrir notre histoire racontée ainsi, en filigranes.
Mais j’aurais mieux fait de ne jamais entrer dans la ville entre les Monts. Comment pouvais-je me douter qu’en entrant dans cette ville, j’allais La rencontrer ?

Dans la grande ville, il essaie de se repérer, demande son chemin. On lui conseille d’aller au pied du beffroi pour ensuite mieux trouver ce qu’il cherche. Près de la tour, il a un aperçu des environs. Il soupire en dominant de cette hauteur la cité. En suivant les indications répétées des habitants, il finit par trouver l’auberge. Deux nuits. Il paie et ressort presque aussitôt.
Disposant de quelques jours pour découvrir l’endroit, il se renseigne sur ce qu’il y a à faire. Tandis qu’on lui conseille vaguement quelques bâtiments religieux d’un intérêt relatif, une voix se fait entendre dans son dos. Une voix de femme. Une douce voix de jeune femme.
- Tu veux que je te fasse visiter la ville ?
Il se retourne et tombe sur un sourire impeccable. Plus haut, deux yeux verts pétillent. Comment répondre à un sourire autrement que par un autre sourire ? Il laisse ses lèvres bouger d’elles-mêmes et signale d’un bref signe du menton qu’il est d’accord.
Ils commencent par un petit-déjeuner sur un banc public, plongé dans un des nombreux petits espaces verts de la ville. La nourriture qu’elle possède dans son sac est rapidement engloutie. Ils parlent. Elle, elle s’appelle Catherine. Lui, c’est Brishen. C’est un nom peu banal mais qui lui va bien.
Les deux jours qu’ils passent ensemble ne présentent pas d’importance particulière. Pendant ces deux jours, ils jouent le jeu de la séduction. C’est un jeu très ancien qui, lorsque les deux joueurs décident d’aller dans la même direction, ne fait que des gagnants. Peu à peu, ils tissent des liens l’un envers l’autre. Le dernier jour, suivant le fil de leurs envies, leurs lèvres se rencontrent.

Je suis parti. Je ne voulais pas mais je le devais. Il fallait que je retourne d’où je venais. Tout le monde comptait sur moi, à la maison. On m’attendait. Je l’ai laissée à Mons, près du beffroi, tandis que les cloches résonnaient une dernière fois dans l’air froid de la ville. Je pensais à elle en allant chercher les bêtes. Je pensais à elle en payant le fermier. Je pensais à elle sur le chemin qui me ramenait chez moi.
Tout était prêt. Je suis retourné sur le chemin que j’avais emprunté sous la pluie froide du matin, quelques jours et quelques baisers plus tôt. Je savais bien qu’il ne pouvait en être autrement, et pourtant cela me déchirait le cœur.
Mais sur la route, elle était là, belle dans sa tristesse, superbe dans sa résolution. Ah ! Ses yeux…

Elle l’a suivi. Elle a attendu quand il est allé chercher les bêtes, elle l’a précédé quand il a pris ce long chemin droit, sans bifurcation. Maintenant, elle est là, telle un rocher émergeant de la mer. Comme il s’est arrêté sur le chemin, ne sachant quoi dire, elle se jette dans ses bras. Il en lâche presque la corde qui retient son cheptel. Il ne veut pas lui dire une nouvelle fois qu’elle ne peut pas venir avec lui. Alors, muet, il la serre dans ses bras et sanglote et murmure cent mots d’amour. Elle, elle se laisse porter par ses bras autant que par ses phrases balbutiées.
Enfin, il dégage sa tête de la nuque de Catherine et plante ses yeux noirs dans ses yeux verts. Elle frémit légèrement et lui prend la parole.
- J’ai décidé ! Je pars avec toi ! Où que tu ailles !
Il ouvre la bouche et veut répondre que c’est impossible mais se ravise. Il n’a pas le courage de la faire changer d’avis. Les amoureux se regardent un bref instant. Il lui sourit, sachant qu’il est sur le point de faire une bêtise. Elle lui sourit aussi. Les plus belles bêtises sont celles que l’on fait à deux. Il passe sa main autour de sa taille et l’emmène avec lui. Ils s’en vont, avec le troupeau bêlant derrière eux.
Quittant le chemin, ils se retrouvent dans un champ boueux. Ils atteignent leur destination en peinant. Ils s’arrêtent en face d’une boucle d’autoroute. Il lui explique qu’il n’est pas venu en voiture, mais par les airs. Elle n’en croit rien. Il n’est pas encore l’heure. Ils attendent, elle heureuse, lui soucieux. Enfin, lorsque la nuit est bien avancée, que le trafic en est réduit au passage de quelques voitures isolées, il prend une bête dans ses bras, confie à Catherine le reste des moutons et traverse la route. Par la suite, il fait et refait le trajet plusieurs fois, jusqu’à ce que tout le troupeau soit passé.
Dans une clairière, cachée aux yeux de tous, une machine étrange repose. Il s’agit d’une sphère métallique de la taille d’une petite maison. Elle attend son propriétaire, recouverte d’une mince pellicule de givre matinal, étincelante sous la puissance de l’éclairage artificiel.

Je l’ai emmenée avec moi, dans notre village. Au-dessus des nuages. Là-haut, nous vivions tous heureux, loin de la peur et de la haine de ces gens d’en bas. Depuis une dizaine d’années, maintenant, nous errions dans les nuages, enfin libres. Il n’y avait plus de frontières, dans les airs.
Lorsque je suis arrivé avec Catherine, je l’ai présentée à la communauté. Quelques-uns ont compris que sa présence amènerait des problèmes, beaucoup de problèmes. Ils m’ont fait part de leurs craintes. Tout cela m’était bien égal : je l’aimais. En outre, maintenant qu’elle était là, il était impossible de la renvoyer. Elle connaissait notre secret et risquerait de le révéler, si elle redescendait sur terre.
Dans ce gigantesque complexe qui abritait tant de familles, nous en formions une nouvelle, sous un ciel toujours bleu. Le temps passait et après plusieurs poignées de semaines, nous avons eu la surprise de voir le ventre de Catherine s’arrondir.
Malheureusement, notre joie n’a pas duré…

Dans le silence des hautes sphères, trois hélicoptères surgissent d’entre les brumes. Un projecteur s’allume. Bientôt, le village flottant est forcé de regagner le sol. Lentement, ils quittent les cieux pour la terre. Cloués au sol, les autorités les attendent.
L’enquête sur la disparition de la jeune Catherine a mené à ce jeune homme, Brishen. Un homme aux traits caractéristiques. Très vite, on s’est inquiété de la présence de gens de voyage en Belgique. L’armée a pris le relai pour finalement découvrir le havre flottant où ils vivaient.
La jeune fille est séparée de son amour et doit rejoindre le giron parental qu’elle avait fui. Elle pleure beaucoup, tandis que dans la nuit, dans la sombre absurdité de la nuit, la police fait son travail.

L’administration belge a fait des merveilles, comme l’on pouvait s’y attendre. Nous n’avions pas de papier en règles, évidemment. Et, à cause de notre couleur de peau, à cause de notre léger accent, de nos traditions, de nos vêtements, à cause de toutes nos différences, nous avons été expulsés. Loin. Dans un pays que je ne connaissais pas, où les gens nous détestaient encore plus que là d’où nous venions. Dans un pays que je n’avais jamais vu, que je ne connaissais pas, où l’on ne parlait pas la langue que mes parents m’avaient apprise, mais qui était dorénavant ma patrie.
Avec nous, c’étaient les derniers Bohémiens qui passaient les frontières occidentales. Ce spectacle rouvrit de vieilles blessures en Occident. Pour nous, c’était la fin de tout. Mais la vie devait continuer, au nom d’une pulsion insensée qui nous poussait tous à toujours repartir.
J’ai fini par apprendre, au prix de nombreuses recherches, que Catherine est morte il y a quelques semaines. Elle a une nouvelle fois fugué, enceinte, dans le froid wallon. Elle est morte dans la nuit. Elle serait encore vivante aujourd’hui si je l’avais laissée sur terre. J’ai tout gâché. J’ai tout détruit, par égoïsme. J’aimerais tellement m’envoler à nouveau et être avec elle…

Le glas sonne dans Ghlin, tandis que la pluie glacée tombe sur le cercueil de Catherine. Alors que les dernières notes fendent l’air, à des milliers de kilomètres de là, le corps de Brishen pend doucement au bout d’une corde, ne touchant plus le sol. Tout est fini.

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Supplique printanière

Oh ! je t’en supplie, n’oublie pas de rire !
Je sais que ce n’est pas toujours facile et que le monde ne s’y prête guère. Parfois, c’est bien normal, on aurait envie de baisser les armes. Je sais toutes les horreurs de la Terre. On voudrait se laisser aller aux larmes. On voudrait laisser la tristesse envahir notre âme, qu’elle nous inonde et éteigne toute flamme. Heureusement, il survit toujours une étincelle.

Je t’en supplie, n’oublie pas de rire.
Tu as tellement de raisons d’être heureuse, tu sais ? Le monde n’est pas parfait, loin de là, mais regarde donc par ta fenêtre et vois le printemps qui revient enfin. Ne ressens-tu pas les échos de cette Nature qui se réveille de son long sommeil ? Si par malheur tu ne trouves rien en toi qui vaille la peine de se réjouir, puise dans ce spectacle millénaire la force de sourire. Laisse-toi aller à ce débordement de vie et accompagne de tes éclats de bonheur ce rouge-gorge qui se cache dans le bourgeonnement des buissons pour chanter quelques notes envolées.

Je t’en supplie, n’oublie jamais de rire.
Car si les moments présents peuvent être parfois tristes, tu peux te raccrocher au passé ou au futur. La vie, c’est tellement plus que ces quelques secondes qui filent sous tes doigts. C’est un fleuve qui s’écoule, sans cesse changeant, disait ce philosophe. Plonge-toi donc dans le torrent de ces souvenirs heureux qui faisaient que tu te sentais si vivante, lorsque le soleil d’été réchauffait nos cœurs. Souviens-toi qu’il brille toujours, ce disque de lumière, même lorsqu’il est voilé par les nuages. Et souviens-toi que les nuages finissent par passer, même ceux qui laissent une ombre froide sur les plaines.

Je t’en supplie, même dans la nuit la plus noire, n’oublie pas de rire.
N’oublie jamais de rire dès que tu le peux. Il ne faut pas perdre la moindre occasion. La vie passe si vite. En une minute, en une seconde, elle a filé, sans que l’on s’en aperçoive. Il n’en restera rien d’autre que ce rire qui un jour aura retenti à mes oreilles, comme un cristal qui tinte sans s’arrêter. Ah ! s’il devait rester une seule chose, lorsque l’univers s’écroulera sur lui-même, je veux que ce soit cela : ton rire si doux dans lequel tout disparaîtra.

Je t’en supplie, ma belle, n’oublie pas de rire.
Je pourrais vivre des années en m’abreuvant seulement à la source de ton rire. J’aimerais tellement m’en faire une couverture dans laquelle je pourrais m’endormir sans penser à rien d’autre qu’à cette musique qui va de ta bouche à mes oreilles. Tu es si belle, lorsque tu ris, que l’on ferait tout pour que jamais tu ne t’arrêtes, que jamais tu n’aies à pleurer. Tu es si belle lorsque tu ris qu’on sentirait presque le monde basculer.

Oh ! n’oublie pas de rire.
Et si ce n’est pas pour toi, sois pour moi l’espace d’un instant l’enfant que tu sais si bien être. Je te le demande égoïstement. Ris-toi du monde. Vas-y, souris devant toutes ces petites merveilles du quotidien. Puisqu’il te faut un prétexte, pense à tous ceux qui t’aiment et qui sont là pour toi. Pense à tout le bien que tu leur feras en te jouant ainsi de tes pensées sombres. Pense à cette chaleur qui émane de tout ton être lorsque tu ris. Réchauffe de ces quelques notes ceux qui tiennent à toi.

N’oublie pas de rire.
Fais entendre ton rire au monde entier. Même loin, je sais que je l’entendrai. S’il te plait, fais entendre à tous ceux-là les doux arpèges de ta joie. Illumine-les cette mélodie égrenée dans le silence de leurs vies.

La Corneille et le Goupil

Ésope parle d’un morceau de viande volée. La Fontaine raconte l’histoire d’un fromage. Tous deux transcrivent l’histoire d’un corbeau trop orgueilleux lâchant sa proie pour faire entendre sa voix à un renard. Celui-ci s’en empare et, loin de se contenter du fruit de son larçin, raille celui qu’il a grugé en ces mots fameux chez La Fontaine : « Mon bon Monsieur, / Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l’écoute : / Cette leçon vaut bien un fromage sans doute. »

« Cette fable est une leçon pour les sots », précise Ésope.

Dans les deux cas, le message est clair : méfiez-vous des flatteurs, ils sont souvent intéressés et celui qui les écoute risque d’y perdre des plumes.

Et pourtant ! Pourtant la flatterie est essentielle en tant qu’elle participe au processus de création. Tous les artistes ne sont pas Voltaire, Hugo, Baudelaire ou Rimbaud. Certains ont besoin d’être encouragés pour continuer de produire. Certains ont besoin de savoir que leurs voix font écho. Et d’autres ne créent que pour être flattés, pour combler un manque dirait Freud. Dans tous les cas, la flatterie est loin d’être un mal absolu.

Mieux encore, elle prend un sens nouveau grâce à Internet : non pas une fenêtre sur le monde, ce qu’était la télévision, mais plutôt une porte, en ce qu’il nous permet d’interagir directement avec ce que nous voyons.

Ce qui m’amène à Flattr, plateforme que je me décide enfin à essayer. Flattr, créé par Peter Sunde (co-fondateur de The Pirate Bay, ça situe le bonhomme en ce qui concerne son idée du partage des idées), est un système de donation par micropaiements. Le principe est assez simple : chaque mois, vous décidez d’une certaine somme (quelques euros, généralement) que vous désirez dépenser pour des artistes que vous appréciez. À chaque flattr que vous laissez sur un site disposant d’un bouton adéquat (ou pas, grâce à une extension Firefox), vous décidez de donner une partie du budget alloué à ce site. À la fin du mois, l’argent est réparti entre les différents sites que vous avez flattrés.

Il s’agit d’une alternative à un web qui, bien qu’il semble gratuit, est payant, dans la mesure où les sites que vous visitez recueillent des informations sur vous afin de vous proposer des publicités ciblées. Vous pouvez vous renseigner un peu plus avant sur d’autres sites, chez Ploum ou chez Greg, pour commencer.

Mon profil Flattr se trouve ici. Vous pouvez me flattrer soit en-dessous de cet article, soit sur la page principale (sous les archives), soit directement sur mon profil Flattr.

Je verrai bien ce que ça donne d’ici quelques mois. Je ne me fais pas d’illusion : je ne vais pas gagner ma vie avec ce système, mais s’il fonctionne en circuit fermé, ce sera déjà ça de pris, Flattr permettant de mieux partager des produits culturels. J’aurai au moins apporté ma petite contribution pour un meilleur internet.

Et afin que je ne vous laisse pas sur un billet dépourvu de toute saveur littéraire, voici une fable, parodie d’une autre bien plus connue.

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La Source Imbue (deuxième partie)

Sous les épaisses frondaisons, dans cette forêt sombre où ne perçaient aucun rayon, tous les sons et bruits étaient en même temps étouffés et amplifiés. Dans la lumière d’ambre, le frémissement de branches dérangées par un animal en fuite prenait des allures d’armée en campagne. Le plus petit chant d’oiseau devenait un murmure angoissant.
Cela faisait des heures que le chevalier avait quitté la maison du vieux seigneur. Peut-être même des jours. Le temps lui-même s’alentissait, comme pris dans la sève. L’horizon était barré de multitudes d’arbres. Le monde se résumait désormais à des verticales. Pour Od, habitué aux grandes étendues, c’était autant de barreaux à la fenêtre de son regard.
C’était une forêt ancienne ; pas un de ces bosquets que l’on trouve de nos jours dans nos régions. Inconsciemment, on comprenait que l’être humain n’avait pas ici son mot à dire. Tout échappait ici à la compréhension : s’il existait un ordre, il n’obéissait à aucune loi connue.

Le chemin était un de ces chemins qui se veulent de terre mais qui ne sont que de boue. Des ronces, des flaques d’eau grouillante, des troncs d’arbres abattus ponctuaient chacun leur tour le sentier. Loin du soleil, il y faisait froid et humide. Lorsque l’on respirait, on gardait un goût étrange de terre mouillée et de bois en bouche : une odeur de vie et de mort. On entendait, à une distance à la fois proche et lointaine, le tumulte d’une rivière.
Bientôt, l’obscurité devint plus épaisse encore. Il fallu chercher un endroit où s’installer, et de quoi manger. Son écuyer trouva en bord de chemin un cercle de quelques mètres dépourvu d’arbres. Rapidement, quelques toiles furent tendues, pour les protéger de la rosée, et un espace fut aménagé pour le feu. Od, dévêtu de son armure et ayant mangé, s’allongea dans le creux que formaient les racines d’un arbre centenaire.
Assis près du feu, il n’avait pas froid. Pourtant, il tremblait parfois. À travers le feuillage, il vit apparaître la Lune. Elle décroissait déjà, mais illuminait toujours la nuit de sa clarté. Un peu plus loin du campement, des îlots argentés fendaient l’opacité de la nuit. Tout en scrutant les ténèbres sans y pouvoir distinguer la moindre forme, le jeune homme sentit ses paupières se fermer et ses pensées s’ensommeiller.

Le jour suivant se passa comme le précédent. Il n’y avait rien d’autre que la forêt, ce monde immense et compact, qui ne s’achevait que pour laisser place à de nouvelles étendues d’arbres. Comme si cet univers ne finissait que dans lui-même. S’il n’y avait pas eu le chemin et ses sinuosités chaque fois renouvelées, le chevalier aurait pu douter qu’il avançât.
Chaque nuit, il attendait que la Lune, déjà en son dernier quartier, se lève pour enfin pouvoir s’endormir. Chaque nuit, elle se levait plus tard. En l’attendant, son esprit se peuplait de pensées.
- La nuit est là, Fé. On dirait un voile. Dans cette nuit si épaisse, j’ai l’impression que le monde disparaît. Il n’y a plus rien que ces ténèbres qui recouvrent tout. Oh, il y a bien quelques étoiles qui brillent au-dessus de nous, mais je ne les trouve pas d’un grand secours. Au contraire, elles font basculer le monde. Lorsque je regarde cette voûte constellée, j’ai l’impression que je vais tomber et me perdre dans l’infini. Lorsque je le regarde, ce dôme parsemé, je me dis que les forces qui me tiennent à la terre sont si ténues que je pourrais glisser pour ne jamais revenir.
« La nuit est là, Fé. Et elle m’observe. Les étoiles m’observent, mais aussi les ombres tout autour de moi. Je sens leurs yeux sur moi, comme un poids sur mon âme. Elle est vivante, cette nuit. Habitée de rêves et de cauchemars. Elle grouille d’esprits et d’espoirs. Elle recèle des secrets que nul ne veut connaître. Elle est partout autour de moi, prête à me toucher et à m’emmener avec elle.
« La nuit est là, Fé. Le vent qui souffle dans les arbres efface tout ce qui a jamais existé pendant le jour. Il cherche même à éteindre les braises du feu afin qu’il n’y ait plus rien ici-bas que le néant. Je sens ses caresses glacées, et je ne sais pas si je frissonne à cause du froid ou à cause de cette peur qu’il porte avec lui : la crainte qu’il apprenne quelque mauvaise nouvelle de ceux qui me sont chers.
« La nuit est là, Fé. Je ne dois pas avoir peur. Un chevalier est un être de lumière envoyé par Dieu pour faire reculer l’obscurité. Et pourtant… Pourtant, c’est une hydre, cet ennemi que l’on doit combattre. Qu’importe les coups d’épée : la Bête se relèvera toujours. Et lorsque je ne serai plus, les ténèbres, eux, seront toujours là. Lorsque ma flamme sera éteinte, que restera-t-il de moi ? Au mieux, une chanson. Mais les chansons ne servent à rien face au silence de la nuit. Il ne restera rien, disent ces chansons…
« La nuit est là, Fé. Je n’ai pas peur, mais cette main noire serre mon cœur. Je le sens qui palpite. Il cogne en moi comme on frappe à une porte. Je n’ai pas peur, mais il y a là-bas tout et rien. Et je ne sais pas comment combattre ces deux démons. »
Et cela durait jusqu’à ce que la Lune se lève, jusqu’à ce que le chevalier s’endorme, parfois une larme lui perlant à l’œil. Et jamais l’écuyer, endormi, ne répondait à ces longs monologues nocturnes.

Enfin, au bout du douzième jour, alors que le soir commençait à poindre, le chevalier et son serviteur virent les arbres se clairsemer enfin, laissant place à une clairière au centre de laquelle se dressait quelques bâtisses. Ils arrivèrent devant la porte de la plus grande des habitations et frappèrent à l’huis. Un homme plus épais que haut leur ouvrit. Son visage se perdait dans une masse de cheveux et de barbe châtain d’où jaillit une voix aux accents rudes.
- Je vous souhaite la bienvenue, chevalier. Que puis-je faire pour vous ?
- Le gîte pour la nuit, ainsi qu’une place autour du feu pour ce soir, si cela est possible.
- Je peux vous héberger, oui. Mais il faut que vous sachiez que cela pourrait s’avérer dangereux. La lune est finissante, ces jours-ci…
On pria Od d’entrer et on lui conta l’histoire étrange dont les lieux étaient témoin.
- Chaque mois, lorsque la Lune est finissante, un homme de magie et sa compagnie viennent piller le peu que nous avons. Durant trois jours, ils viennent et repartent avec nos richesses. Le premier soir, ils prennent la nourriture. Le deuxième soir, ils prennent l’argent. Le troisième soir, ils prennent l’alcool. La seule fois que nous avons eu la malheur de résister, ils ont mis à sac notre hameau et enlevé trois enfants, afin que ne nous vienne pas l’idée de recommencer.
En disant cela, le chef de maison laissait s’échapper quelques sanglots. Le chevalier, ému par la détresse de cet homme, promit de faire tout ce qu’il pouvait pour mettre fin à cette situation en défiant le mage.

La Source Imbue (première partie)

Les chevaliers sont des êtres hybrides évoluant dans un monde ambigü.
Il est admis que les aventures de chevaliers se déroulent dans un espace et dans un temps qui ne concernent qu’eux. Ils vivent encore aujourd’hui entre les pages qui les renferment en elles. Ils vivront sans doute encore bien après les lecteurs d’aujourd’hui. Ils vivent tous sous le règne d’Arthur, roi mythique dont on ne sait ni s’il a été vivant ni s’il est mort. À la frontière de la vie et de la mort, mais aussi entre réalité et fiction, leurs exploits appartiennent à la réalité autant qu’au merveilleux. En cela, il y a effectivement une magie qui accompagne les faits de chevalerie.
Cette magie appartient elle-même à plusieurs mondes, entre christianisme et paganisme. Et pour cause : souvent la matière païenne pré-existante a été récupérée par de grands auteurs de religion chrétienne. Ce métissage de cultures forme une trame incohérente et complexe. Parce qu’ils appartiennent au monde de la fiction, leurs histoires sont multiples. La vie d’un chevalier n’appartient pas à l’auteur de ses aventures. Elle appartient au lecteur qui en fera ce qu’il voudra.
Autre magie des récits de chevalerie. Il existe autant de récits que de lecteurs. Et tous sont différents. Et tous sont vrais, parce que la fiction s’affranchit de bien des règles qui régissent la réalité. Réalité qui est parfois bien plus fragile qu’on ne le pense.

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Histoire avant l’heure : Les dernières heures du chomage

Aujourd’hui, j’ai été exclu du chomage.
C’est dur. Moralement, c’est très dur. J’ai fait ce que je pouvais pour m’intégrer au monde de l’emploi. J’ai mème suivi de temps en temps des formations, souvent déconnectées du monde réel, afin de rajouter quelques lignes à mon curriculum vitae. C’était généralement sans grande conviction et plus pour faire plaisir à mes formateurs que pour mon propre plaisir. Mais mes efforts n’ont servi à rien. J’ai été exclu.
Psychologiquement, je vis cette exclusion comme un choc. Il ne s’agit pas seulement de la perte d’un revenu qui me permettait à peine de boucler le mois. C’est aussi le sentiment que je n’appartiens plus au mème monde que les autres. Cette exclusion, c’est aussi un rejet. Et comme dans tout rejet, il y a ici une violence humaine qui est acceptée inconsciemment par tous.
J’ai été souvent tenté de prendre des antidépresseurs. Mais je savais bien que ça n’aurait rien résolu, que du contraire. Ce n’est pas en soignant les symptomes que l’on guérit une maladie. Durant ces longs mois, j’ai tenu le coup grace à ma petite amie, à ma famille et à mes amis. Et heureusement qu’ils étaient là. Car je me rends compte aujourd’hui que je ne faisais pas que me battre pour ma survie. Je me battais également contre le poids des conventions et contre une société qui ne voulait pas de moi.
Je pense qu’Ivan Illich, un philosophe de la fin du vingtième siècle, résume mieux la situation que moi :

La technologie moderne a décuplé le temps de l’homme pour agir, en confiant à la machine la fabrication. Le chômage est le résultat de cette modernisation : c’est l’oisiveté d’un homme pour qui il n’y a rien à « fabriquer » et qui ne sait pas quoi « faire », c’est-à-dire comment « agir ». Le chômage est la triste oisiveté d’un homme qui, au contraire d’Aristote, croit que fabriquer des choses, ce qu’il appelle travailler, est conforme à la morale et que l’oisiveté, par conséquent, est mauvaise.

Je suis oisif dans une société qui désapprouve l’oisiveté. Aujourd’hui, avoir c’est ètre. Aujourd’hui, faire c’est ètre. Je ne produis rien de matériel, donc je suis inutile. Je ne consomme pas, donc je ne suis pas. Voilà ce que chaque jour la société, par différents biais, certains extrèmement pernicieux, me répète, me murmure à l’oreille.

Bien sûr, en choisissant les études que j’ai décidé de suivre, je savais bien que trouver un boulot ne serait pas facile. Pensez donc : des sciences humaines ! Dans un monde où il n’y a de place que pour les connaissances techniques ou pour le savoirfaire manuel, je fais office de bète curieuse. Un poisson qui voudrait apprendre à marcher.
Et pourtant, en choisissant cette filière « formatrice » (alors que la mode est aux filières dites « professionnalisantes »), je savais ce que je faisais. Je voulais apprendre pour apprendre. Je voulais que le but final de mon éducation soit mon éducation.
Et j’ai appris. Pas seulement à l’université, mais également en dehors. Je ne me suis pas contenté de ce que m’offrait cette institution : je me suis penché à la fenètre qu’elle m’ouvrait et je me suis efforcé d’échapper aux quatre murs entre lesquels plus de vingt ans d’éducation m’avaient enfermé. Et j’ai découvert des horizons que je ne soupçonnais pas et derrière se cachent d’autres merveilles intellectuelles que je ne conçois pas.

Et je ne suis pas le seul à gouter à ce bonheur malheureux.

Aujourd’hui, en Belgique, soixante pourcents des jeunes de 18 à 27 ans sont sans emploi. Le gouvernement ne trouve pas de solution à cette situation, et pour cause : l’exemple de l’Espagne et de la Grèce nous a montré que les modèles du passé ne permettent pas de trouver de solution. Pour illustrer, on pourrait dire que c’est comme si, lors d’une coupure d’électricité, ils essayaient de rétablir le courant dans la maison sans vouloir toucher aux fusibles. Et en l’occurrence, les fusibles ici seraient inutiles : le problème vient de la centrale d’à coté qui est en train d’exploser.

Et puisque nos élus ne trouvent pas de solutions, les solutions trouvent d’autres gens plus ouverts à elles. Un peu partout dans le pays, on voit des communautés d’intérets émerger. Autour de l’emploi, mais aussi autour de l’art, de l’alimentation, des loisirs. Et tout fonctionne grace à l’internet. Les gens échangent au niveau local mais aussi au niveau global. Il est désormais possible de se passer des frontières. Certains disent mème que la notion de frontière devient chaque année un peu plus obsolète.
Comme la bulle immobilière a fini par éclater chez nous aussi, les squats se multiplient et la débrouille devient la règle. De mon coté, je suis retourné chez mes parents, qui ont eu la chance de partir en retraite cette année et dont la maison est payée. J’aide ma mère au jardin, j’accompagne mon père aux conférences qu’il donne.
Mais à mon age, il serait peut-ètre temps de se poser et de construire quelque chose. Puisque j’ai du temps pour moi, pourquoi ne pas travailler ? Je pourrais construire une maison. Oui, pourquoi pas.
Au final, cette exclusion du chomage est une bonne chose. Elle pourrait me permettre de me concentrer sur des choses vraiment importantes.

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Voilà ce qu’un citoyen du début du vingt-et-unième siècle aurait pu écrire sur son quotidien. Aujourd’hui, au vingt-deuxième siècle, il est impensable d’envisager la question de l’emploi ainsi. Mais à l’époque, les théories économiques soutenaient encore que le fait de travailler crée la valeur, et que c’est la richesse qui est générée par le travail. En d’autres termes, on croyait alors que plus on travaillait, plus on créait de richesse.
Il était d’ailleurs considéré comme immoral de ne pas travailler « de manière productive ». Pire : ceux qui ne sont pas productifs étaient considérés comme des « profiteurs ». Mais il y avait un problème : la productivité ne se mesure pas de manière universelle. La société d’il y a un siècle utilisait dès lors la richesse et le salaire comme étalon. Cela a entrainé que, de manière absurde, des financiers ou des rentiers oisifs mais riches ont longtemps été considérés comme très productifs, alors que des artistes aujourd’hui reconnus pour leur génie ou des travailleurs bénévoles étaient considérés comme des profiteurs.

Aujourd’hui, on sait que l’idée que le travail crée de la richesse n’a jamais été historiquement observée. On a même eu la preuve du contraire lors du crash de Wall Street en 1928 et de la crise de 2008 ! En ces occasions, on a observé que les crises économiques ont été déclenchées par des évènements purement comptables. Pourtant, les travailleurs étaient toujours là.
On a fini par comprendre que ce sont les richesses qui créent de l’emploi, et non le contraire. Et pourtant, il faudra attendre les années 2020 pour voir apparaitre les premières théories expliquant que le travail est source d’inégalité, de misère et de destruction et qu’il doit être limité au strict minimum.
En attendant, entre les années 1990 et 2020, sous prétexte de créer de la richesse, la classe politique investira des sommes colossales dans la création d’emploi. Dans ces dernières années, le système s’est mis à s’autoentretenir, la création d’emploi devenant un emploi en soi.

Le Pays des Lanternes

J’étais presque pas ivre. Peut-être un peu joyeux. Faut dire qu’il était pas tard. Il était à peine une heure ou deux. J’avais entendu des cloches sèches sonner au loin. Il faisait un peu froid, dehors. Le vent qui soufflait suffisait à me faire frissonner. De mes lèvres s’exhalaient des brumes alcoolisées. On m’avait jeté hors du pub. Il était déjà le moment de rentrer chez moi. Je me sentais comme perdu en un pays étranger. J’avais à peine eu le temps de goûter quelques verres de cet or liquide qu’ils appellent whisky.
Entre les parois de pierre qui ondulaient légèrement, je me frayais un chemin. Les rues étaient parcourues de groupes de gens. Ils étaient dans une situation identique à la mienne et cherchaient un nouveau point d’ancrage, sans doute pour mieux repartir à la dérive. Je les laissais là où ils étaient, me désintéressant de mes frères humains. Mon monde s’enveloppait dans un grand manteau d’indifférence qui me tenait aussi chaud que les fourrures les plus épaisses.
Je marchais. J’avais l’impression d’aller plus vite que jamais. L’air était devenu épais. Il glissait le long de mes joues sur lesquelles avaient coulé quelques larmes, à cause du gel mordant de la nuit. En un instant, la vibration d’une ambulance m’était passée dans l’oreille, me privant du peu de sens qu’il me restait, pour s’évanouir dans la nuit noire. Mes pensées avaient déserté mes deux hémisphères, préférant se lover dans des parties moins honorables de mon âme.

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Vertige

Dans quelques semaines, j’aurai vingt-quatre ans. Dans quelques mois, j’en aurai vingt-cinq. Dans quelques années, j’en aurai trente. Dans quelques décennies, je serai mort. Dans quelques siècles, j’aurai été oublié.
Et pourtant. Et pourtant, je suis toujours là face à mon écran, assemblant des mots et des pensées à l’envers et à l’endroit. Et pourtant, je suis toujours là : je n’ai pas peur de cette fin qui s’amène, qui s’approche inéluctablement.
D’ailleurs, que pourrais-je donc faire ? Fuir ? Fuir hors du temps ? Dans les narcotiques, m’engourdir dans des sommeils artificiels en attendant le sommeil absolu ? Je n’en ai pas besoin : j’ai déjà mes petites drogues qui me tiennent éloigné de la réalité. J’ai la musique, j’ai la lecture, j’ai des films, et enfin j’ai ses bras à Elle, dans lesquels je peux tout oublier.
C’est que, passé l’envie de fuir, parce qu’on a compris que ça ne servait à rien, il vient l’envie de se poser des questions : déjà, pourquoi fuir ? Pour aller où ? Il n’y a nulle part d’autre où aller. Bien. Donc, on ne peut rien faire d’autre que d’attendre l’inexorable. Une fois qu’on a compris que les questions restent le plus souvent sans réponse, on peut prendre le temps de s’arrêter et de réfléchir.
Mais… Dès lors… Réfléchir à quoi ?
On pourrait se mettre en tête de chercher un but à tout ça. Et puis, on apprend qu’on n’est pas le premier et qu’on ne sera surement pas le dernier à chercher. Ça calme.
Et puis, avant même de pouvoir trouver de bonnes réponses, il faudrait trouver de bonnes questions. Pourquoi l’univers ? Non, trop vaste. Pourquoi moi ? Mouais, ‘fin une fois qu’on a compris la reproduction, les gamètes, etc., on a fait le tour et on n’est pas plus avancé. Alors… Comment moi ? Oui, pas mal. Après tout, l’outil qui pourrait répondre à toutes ces questions, c’est moi. Et avant de pouvoir se servir d’un outil, il faut comprendre de quoi il est fait, à quelles lois il obéit, selon quels mécanismes il procède.
Pour bien faire, il faudrait un endroit où tout peut arriver, sans limite aucune. Et voilà comment on se retrouve à écrire un beau soir en divaguant tant bien que mal dans les brumes de son imagination. Parce qu’une page blanche, c’est un univers vide. Tout peut s’y passer, du moment qu’il ne s’agit pas de la réalité. Trop complexe, la réalité. Trop vaste, elle ne se laisse pas enfermée dans un simple assemblage de lettres et de mots.
L’écriture, c’est la liberté forcée. Un grand coup de pied au cul de l’imagination. Tout se vide à remplir. Première réaction : le remplir de soi. Jusqu’à la nausée. Pour avoir enfin un reflet de soi dans lequel on puisse se reconnaître.

Bref. Si j’écris, ce n’est pas pour les autres.
C’est pour moi. Sincèrement, je n’en ai pas grand chose à faire du monde extérieur. J’ai déjà assez de souci avec mon monde intérieur. Un sacré bordel faut dire. Tout au long des années, on est venu déverser dans ma tête des informations. Beaucoup d’information. Et sans mode d’emploi, encore bien. Finalement, il y aura eu bien peu de professeurs pour m’expliquer ce que je devais faire de toutes cette information. On s’est souvent contenté de me les jeter à la figure. C’est pas des manières.
Voilà, je suis une sorte de grand foutoir. Un fouillis où l’on retrouve de tout. Je me fais parfois l’impression d’avoir pris au vol tout ce qui m’intéressait durant mon adolescence. Des bouts de ceci, des parts de cela. Et vous voudriez que je m’y retrouve là-dedans. Mais vous n’êtes pas sérieux !
Enfin, voilà pourquoi j’écris : pour me trouver. L’écriture, c’est avant tout un dialogue de soi à soi. Les autres arrivent au second plan. Si j’écris, c’est avant tout pour me trouver, au milieu de ce labyrinthe gigantesque, fait de pensées d’autres qui ont eu la mauvaise idée de ne pas être moi.
Et pourtant, ils étaient moi, en quelque sorte. Parce que je suis eux.

Tiens, pour aller du côté de la métaphore, on pourrait dire que j’ai été une pellicule photographique exposée sans interruption pendant plus de deux décennies à tout et n’importe quoi. Car oui : tout m’a marqué. Certaines choses plus que d’autres, mais au final, tout m’a marqué.
Tout a eu de l’importance. Chaque mouvement de chaque personne sur Terre depuis ma naissance m’a touché, au moins indirectement. Je suis le produit de mon époque, je suis le résultat de la rencontre des pensées, des rêves, des idées de chaque être humain sur cette planète.
Et on viendrait oser parler d’un moi ? Mais est-ce qu’il existe seulement, le moi ? Est-ce qu’on ne devrait pas parler d’un gigantesque eux, ou à la limite, d’un nous ? En plus, ça tombe bien : on reviendrait au grec et à son νοῦς, un de ses mots pour désigner la « pensée » ou l’« âme ».
Enfin, je m’égare. Où en étais-je avant de partir à la dérive sans la moindre considération pour un quelconque fil arianesque ?

J’écris pour me trouver. Dans le grand tourbillon de la vie, j’ai tourné sur moi-même pendant des années. Autant dire que c’est le genre de chose qui donne un sacré vertige. Donc, il faut trouver des repères au milieu de tout ça. Se trouver soi-même, comprendre où l’on est, ce que l’on est.
L’écriture permet de figer l’instant. Où suis-je ? Là. C’est ma pensée qui se trouve ici. Je suis ce noir sur ce blanc, bouteille virtuelle jetée dans l’océan numérique. Je peux me lire, me relire. Je peux me découvrir. Pardon. Je voulais dire : « Je peux me découvrir ». Et me contempler. La contemplation ultime. Pas nombriliste, non, non. Juste qu’à l’intérieur de ma tête, il y a un monde que je crois connaître mais que je ne parcours pas assez souvent.
J’écris parce que c’est comme ça que j’aime voyager en-dedans moi.

Et c’est la raison pour laquelle j’écris moins souvent ces temps-ci. Parce qu’au milieu de tout ça, il y a Elle. D’un coup, Elle est apparue dans ma vie et m’a apporté un repère, des réponses à mes questions et aussi un reflet de moi-même. Où suis-je ? Dans ses bras. Pourquoi est-ce que j’existe ? Pour qu’Elle sourie. Qui suis-je ? Celui qu’Elle aime. Un nouveau dialogue s’installe, non plus entre moi et moi, ni entre moi et eux, mais entre moi et Elle. La situation est plaisante. Pourquoi continuer de dialoguer avec moi-même quand je peux juste me fondre dans le bonheur qu’Elle m’apporte ?
Parce que l’expérience continue. Je dois continuer d’écrire, afin de trouver ce qu’il y a au-delà du bonheur, afin de comprendre qui je suis réellement, débarrassé de toutes les influences qui se sont superposées sur moi. Aussi tentant que cela soit de passer chaque minute et chaque seconde dans ses bras, sans rien faire d’autre qu’écouter la musique de sa respiration et de son cœur qui bat, l’expérience continue.
La quête de soi doit se faire partout simultanément. Dans le dialogue avec les Autres, dans Ses yeux et dans l’écriture. Et, au pire, si je ne me trouve pas, j’aurai au moins touché au bonheur. C’est pas si mal, à la réflexion.

Limbes

Ce n’est déjà plus l’automne. Ce n’est pas encore l’hiver. Les jours raccourcissent pour ne plus être que de courtes périodes de temps entre deux nuits.
Je marchais dans les rues d’Édimbourg, toutes ceintes de pierre grise. Le vent s’engouffrait en sifflant entre les murs de la cité écossaise. J’avais remonté le col de mon manteau jusques à mes oreilles pour mieux me protéger de la tourmente. Mon dos était voûté. Tout mon corps se penchait en avant, luttant de son trop maigre poids pour continuer sur sa lancée, sans savoir où il allait. Il y avait longtemps que j’avais perdu mon chemin, jugeant comme à mon habitude que c’était le plus sûr moyen de trouver une raison de s’émerveiller. « Le voyage est plus important que la destination » me remémorai-je, et « c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! » ou encore « les surprises n’arrivent qu’aux vivants ».
Mais étais-je alors encore vivant ? Je n’en étais plus très sûr.

Qu’importe ! Je marchais. Je marchais sans raison. Ou plutôt : je marchais sans d’autre raison que celle d’avancer. M’en fallait-il d’autre ? Après tout, mes frères humains agissaient de cette façon. Et moi-même, je n’avais pas trouvé de meilleure motivation.
Le paysage lothien défilait devant mes yeux à mesure que la nuit s’y posait doucement. Les vents se déchaînaient plus encore, mais je n’y prêtais plus attention.
Alors que face à moi se trouvait le Royal Mile, cette rue qui remonte depuis Hollyrood Palace jusqu’au château millénaire, je me rendis compte que, au lieu de monter, les pavés s’enfonçaient dans d’obscures profondeurs. C’était de là que soufflait le vent qui, maintenant, me glaçait le sang. C’était une main qui venait passer dans mes cheveux que j’avais encore épais à l’époque. Cette main me fit l’effet douloureux qu’ont les dernières paroles d’un enfant qui déjà devient adulte.

Je restai devant ce gouffre pendant d’interminables minutes.
Néanmoins, il n’y avait plus d’autre chemin. Je ne pouvais qu’avancer et enfoncer ainsi mon être dans ce que je redoutais déjà être le couloir menant à une chambre bien pire que toutes celles que l’on peut trouver sur la terre. Le parfum qui émanait de cette grotte était le parfum de l’oubli et de la fin de toute chose.
Je descendis, donc. Parce que je n’avais pas d’autre choix. Parce qu’il fallait continuer d’avancer, même si c’était pour rejoindre le pire.
La descente fut longue. Comme une seconde sans amour. Comme une nuit sans étoile. Comme une vie sans rêve. Comme une éternité sans musique.

Enfin, je finis par arriver à destination, au centre de la terre.
Je me trouvais alors loin de toute âme humaine. Ce devait être pour ça que je ressentais en moi une félicité incomparée. J’étais un autre. Un nouvel Arthur. Étranger à moi-même. Depuis l’intérieur de cette sphère à la surface de laquelle se passent tant d’absurdités, je me voyais comme en dehors de moi. Cette carcasse dont je n’étais en définitive qu’un locataire qui ne s’était toujours pas fait à la décoration continuait de s’agiter alors que je ne l’habitais plus. Mon individualité n’était plus, elle que j’avais cultivé pendant tant d’années. Voilà que j’étais deux.
Je me voyais avec des yeux neufs. Toute l’absurdité de mon être m’apparut en un instant : ces sourcils sans cesse froncés, même dans la joie ; ce menton mal dissimulé par une barbe éparse ; ces dents dont n’aurait pas voulu un Brel. Bien vite, je renonçai à faire la liste de mes défauts : l’éternité n’y aurait pas suffi.

Alors, sentant qu’il n’y avait plus rien qui me retenait à la surface, je laissai mon esprit s’assoupir. Tout était pour le mieux : mon trop jeune corps continuerait d’errer en haut tandis que ma conscience déjà bien fatiguée par ses quelques années d’existence pourrait enfin goûter au repos des Limbes.

Fireworks

Il y a de ces crépitements dans l’air. Ce sont comme des décharges qui se font entendre à intervalles irréguliers. L’émotion est palpable. Des étincelles dans la bouche. C’est cette même sensation que lorsqu’un orage approche, étendant ses ombres et sa colère sur les terres frémissantes. Pourtant, aussi loin que porte le regard, on ne voit pas le moindre nuage. Il n’y a que les étoiles qui brillent de cet éclat froid d’automne. La lune n’est pas encore levée. Ou déjà couchée. Elle n’existe plus. Elle n’est nulle part. Seule la Nuit est, constellée de points de lumière. De l’autre côté de l’estuaire, une chape de brume couvre l’horizon. On ne fait que distinguer les villes d’en face éclairées qu’elles sont par les lumières artificielles, blanches et rouges.
Le froid a tout recouvert. Dans la lande, le bruissement des bruyères a quelque chose de gelé. Le chemin semble halluciné, comme un rêve à chaque fois renouvelé et pourtant toujours identique. Des vapeurs glissent mollement sur le sol avant de s’élever dans les airs. Les souffles humains s’exhalent en volutes grisées. Le froid alourdit les sons. Pourtant, chaque voix est comme un poignard zébrant le silence glacé.

Tout en haut de la colline, on entend les premiers coups portés au ciel. D’abord comme un poing de géant qui frappe à une porte d’ébène. Très vite, les coups redoublent d’intensité. Derrière la crête, des éclairs de lumière déchirent un instant le voile nocturne. Des tonnerres suivent les foudres étouffées, rebondissant sur les parois rocheuses en échos saccadés. On frappe plus fort. Les coups se multiplient. Ils naissent de partout et de nulle part. Ils jaillissent du sol et touchent les étoiles. Des gerbes de feu traversent l’obscurité pour éclater en fleurs crépitantes.
Le Jour frappe aux portes de la Nuit. Le dieu exilé utilise ses toutes dernières forces pour s’échapper de sa prison souterraine et redonner des couleurs aux paysages obscurcis. Il siffle et crie dans le noir pour reprendre le contrôle de la terre. L’Été cherche une dernière fois à revenir étendre ses rayons sur la ville. La nuit est toute entière parcourue de sillons électriques. Les étoiles tremblent dans leur firmament. La ville tremble elle aussi et les lumières des lampadaires vacillent, comme soufflées par la colère du dieu Jour.

Sur le siège du roi qui domine la ville, des hommes et des femmes arrivent, pour mieux admirer le spectacle. Ils grimpent la colline, portant avec eux des étoiles pour éclairer leurs pas. Leurs paroles entremêlées forment un brouhaha recouvert par les craquements célestes. Parfois, la foule laisse échapper un cri de terreur ou de surprise lorsqu’un brasier plus fantastique s’embrase devant leurs yeux.
De l’autre côté de la mer, des fontaines de feux surgissent sans discontinuer. L’horizon n’est pas épargné. Tout autour, c’est la guerre qui a abandonné son cortège de souffrance et de douleur. Une guerre joyeuse fait rage. Tout le monde s’étonne et s’émerveille en voyant les étoiles exploser. Çà et là, des colonnes de couleurs couronnent la colline. Des langues multicolores lèchent le ciel et font comme un geyser d’étincelles.
Ici, une détonation rouge laisse un goût chaud dans la bouche, comme celui de lèvres sur d’autres lèvres. Là-bas, le bleu fait un bruit plus sec que les autres couleurs, comme un battement de cils qu’on ne reverra plus. Plus loin, un fragment de jaune découpe la nuit et retentit aux yeux comme un soleil imaginé. Une trainée violette disparaît comme un rire qui s’éteint. Enfin, une marbrure verte laisse un parfum de printemps et fait comme une caresse sur la joue. Le spectacle apocalyptique a atteint son paroxysme. Tout n’est plus dans la ville qu’un chatoiement de couleurs et de lumières.

Enfin, le combat, dont l’issue fut – pour un temps seulement – incertaine, finit. La ville se rendort doucement. Des étoiles se promènent dans la nuit le long des chemins, en petits groupes, en files ou solitaires. Des jeunes essaient de faire reprendre le spectacle en allumant des feux d’artifices. C’est peine perdue : le Jour est vaincu. La Nuit continue d’être. Il faudra attendre de longues heures avant qu’elle ne cède à son tour. Elle continuera d’étendre son emprise. Elle ne cessera de gagner du terrain sur son ennemi pendant tout le mois à venir.

Die Lupe

Depuis la fenêtre de ma cuisine, j’observe le théâtre de la rue. Les personnages vont et viennent sans que je sache pourquoi. Pour la plupart, ils ne font que passer. Quelques-uns s’arrêtent à l’arrêt du bus pour embarquer dans cette cage de tôle à deux étages dont le rythme est à peine plus rapide que celui des piétons. Il y a ces étudiants qui prennent leur petit-déjeuner sur le pouce à la cabine rouge du coin du parc. Il y a ces hommes et ces femmes impeccables qui descendent de leur voiture, nourrissent l’horodateur et s’en vont travailler. Il y a aussi des clochards qui ne déjeunent pas, qui fument et qui parlent entre eux, sans se soucier un seul instant de faire l’aumône.
Les rayons obliques du soleil d’octobre ne parviennent plus à réchauffer les passants qui se recouvrent d’une ou deux couches supplémentaires de vêtements. Ils ne prennent plus le temps de flâner. Il est déjà loin, le temps où ils marchaient sans but, juste pour le plaisir de prendre l’air. Le temps des vacances est maintenant fini. Les musiques se sont tues et les touristes sont rentrés chez eux. Édimbourg est redevenue une cité de pierres. Malgré tout, son cœur bat toujours. Il ne s’arrête jamais. Il continue de cogner, comme l’hiver cogne à nos portes.

J’en étais là dans mes réflexions vaines et inutiles lorsque je remarquais un jeune pré-adolescent (manière de dire qu’il ne devait pas avoir onze ans) près du coin de la rue en affaire avec une petite boîte blanche qu’il scrutait à l’aide d’une grosse loupe. Jamais, pendant tout le temps où il se trouvait là, je n’ai réussi à comprendre le contenu de cette boîte. Il restait là, sans bouger, perdu dans sa contemplation. Il ne semblait pas se soucier du reste du monde, qui devait lui paraître bien plus immense à travers sa lentille.
J’ai observé l’observateur pendant les longues minutes durant lesquelles il est resté ainsi. Il avait l’air tout aussi perdu dans sa contemplation que je pouvais l’être dans la mienne. Il était un point immobile dans le mouvement continu de la foule qui se faisait plus compacte à mesure que les écoles et les bureaux se vidaient dans l’après-midi finissant. Un rocher dans la houle.
Ce qu’il devait regarder avec tant d’insistance, ce devait être l’aleph, ce point où tout converge. Ce devait être un œil sur l’univers, là où l’infiniment petit et l’infiniment grand se rencontrent.
Sans lever la tête, l’enfant s’est pris à traverser la rue, en oblique, disparaissant de mon champ de vision derrière le rideau de briques et de pierres que formait le numéro vingt-deux. Alors qu’il devait avoir dépassé la moitié de la rue, j’ai vu un de ces bus qui ressemblent à des tours mobiles disparaître lui aussi de ma vue de toute la vitesse dont il était capable. J’ai ensuite entendu le bruit de pneus qui crissent. Un bruit plus léger ensuite, comme celui d’un oiseau qui vient cogner à une vitre. Depuis ma fenêtre, je n’ai vu que quelques gouttes de sang jaillir sur ma scène, comme un voile impalpable qui retombe, comme un rideau qui se ferme.

Pourtant, le spectacle continuait.