Le Moine Copieur

Dans le silence de la salle du monastère, Lionel plongea sa plume dans l’encre, et, dans un mouvement souple, il posa la pointe sur le parchemin qui lui faisait face.
Le premier crissement marquait le début de la journée et était suivi de bien d’autres. Il aimait cet instant où il reprenait son travail là où il l’avait laissé la veille. Il relisait une première fois le manuscrit original à haute voix, puis il le plaçait à côté de lui, ouvert sur la page où il s’était arrêté. Il mettait son doigt sur la ligne exacte, puis commençait à écrire. Il prenait son temps pour recopier chaque lettre avec soin. Contrairement aux autres copistes, il le savait, il avait le luxe de ne pas devoir travailler dans l’urgence, pouvant se relire, voire même se corriger quand cela s’avérait nécessaire.
Lionel s’arrêta et leva la main et déposa sa plume. Il tourna sa page, étant arrivé en bas de la quatrième colonne de celle-ci. Il recula de quelques pas, prit une profonde inspiration et s’arma d’une latte et d’un stylet pour tracer le cadre et les lignes servant de support à son écriture. C’était pour lui tout aussi important que l’écriture-même. Une fois cela fait, il se saisit de sa plume et recommença à écrire les lettres l’une après l’autre.
Cet acte était proche pour lui de celui de la prière. Dans ces moments de création, il se concentrait tellement qu’il en oubliait le monde qui l’entourait, jusqu’à se perdre hors du monde. Le temps ni l’espace n’existait plus. Il se fondait entièrement dans l’acte d’écriture.
Entre Tierce et Sexte, Lionel avait terminé quelques pages. Son ventre émit un bruit de protestation. Il était bientôt l’heure de la prière et, accessoirement, du dîner. Il décida de continuer encore un peu et de terminer sa page avant de prendre sa pause.

Quelques coups furent cognés à l’huis. Lentement, Lionel releva la tête de son ouvrage.
De qui pouvait-il bien s’agir ? Cette porte donnait sur le bosquet tout proche du scriptorium. Tout visiteur aurait préféré toquer à la grande porte du monastère. Quant aux autres frères, jamais ils n’auraient frappé à la porte. Surprendre un frère dans son ouvrage, ç’eût été prendre le risque de lui faire faire une rature, et gâcher ainsi le résultat de plusieurs heures de création. Il en était là dans ses réflexions quand il considéra que le moyen le plus sûr de savoir, c’était encore d’aller ouvrir la porte, et ainsi de ne pas faire attendre plus longtemps ce visiteur impromptu.
Le jour se fit dans la salle généralement plongée dans une pénombre délicieuse et reposante. Lorsque les yeux du moine se furent habitué à la lumière, il distingua une silhouette située à quelques pas de lui. Avant qu’il n’ait pu dire quoi que ce soit, une voix se fit entendre.
– Bien le bonjour ! Hadrian Opiniastre, chargé de la défense des droits d’auteurs. Voici ma carte.
Sur un petit bout de papier qu’on lui tendit avec fermeté, Lionel put lire, en gothique, les trois premières lettres du prénom suivies des trois premières lettres du nom de son interlocuteur. En dessous de ces initiales formant un mot étrange, il lut également, écrit en plus petit : « chargé de la défense des droits d’auteurs et de la protection des œuvres culturelles et artistiques ».
Lionel quitta la « carte » des yeux et lança un regard interrogateur à l’homme qui se tenait devant lui. Il y eut un long silence. Finalement, l’homme prit la parole, voyant qu’une explication s’imposait.
– Je viens pour une inspection de routine de lutte contre la copie.
– Je… Quoi ?
– Ne jouez pas au malin. On nous a informé que vous faisiez ici de la copie illégale.
– Euh… Non, je ne crois pas. C’est un scriptorium, ici, pas un repaire du malin. Tout ce que je fais, c’est y copier des manuscrits afin que mon commanditaire puisse le lire à son aise. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit d’hors-la-loi dans mon activité.
– Et à qui payez-vous les droits de copie ?
– À… À personne, voyons. Il n’y a rien à payer. La copie est le droit du copiste. Quiconque a appris à écrire est en droit d’écrire, après tout. Notre monastère a fait l’acquisition d’un manuscrit et un seigneur ayant des moyens nous en a demandé une copie. Donc, je copie. C’est tout.
– Ça ne va pas du tout, ça. L’auteur que vous copiez, il a passé du temps à écrire ce livre. Si on ne le rétribue pas, il ne pourra jamais écrire d’autres livres.
– Ah, mais l’auteur de ce livre est mort, voyez-vous. Dans tous les cas, il ne pourra plus écrire d’autres livres, même avec tout l’or du monde.
– Ce n’est pas une raison. Il a sûrement des héritiers, des ayant-droits. Ceux-ci peuvent toujours percevoir un revenu sur les œuvres de l’auteur. Dans tous les cas, je peux pas vous laisser continuer comme ça.
– Mais si vous faites ça, comment est-ce que je vais faire pour le diffuser, ce livre ? Si je veux diffuser cette œuvre au plus grand nombre et la faire connaître au monde, il faut bien que je la copie, non ?
– Bien sûr, mais seulement avec l’autorisation de la famille de l’auteur, et seulement en nous payant. Après tout, tout travail mérite salaire.
L’homme était idiot, cette fois Lionel en fut certain. Jusqu’à présent, il ne s’en était pas rendu compte, mais c’était évident, maintenant qu’il l’entendait dénaturer la parole de Paul, qui disait, dans ses lettres à Timothée que l’ouvrier mérite son salaire. Confondre ouvrier et travail, c’était faire la preuve qu’il y avait quelque chose de corrompu dans la logique de son interlocuteur.
Lionel fit disparaître l’expression de mépris qui passa comme un nuage sur son visage. Après tout, si cette brebis s’était égarée loin de la lumière du Christ, il fallait aller la chercher et lui montrer le chemin. Le moine tenta donc de démontrer l’absurde de la pensée de l’homme qui se tenait toujours en face de lui.
– Donc, si je comprends bien, pour pouvoir diffuser une œuvre – ce qui, on peut le supposer, est la volonté de l’écrivain – je suis sensé demander si je peux le faire à ses héritiers. Et cela fait, je devrais encore vous payer, vous, pour pouvoir faire ce que je veux faire légalement.
– Exactement. Et, au passage, ne vous avisez pas de modifier l’œuvre, sinon ce serait au mieux de la contrefaçon, au pire du plagiat. Et vous ne pouvez pas plagier une œuvre protégée par le droit d’auteur, limité à soixante-dix ans après la mort de l’auteur.
– Parce que…
– Parce qu’ainsi, on s’assure que l’œuvre n’est pas dénaturée et on peut au mieux protéger la personnalité de l’auteur exprimée à travers son œuvre.
– Parce qu’il est de notoriété publique que les enfants respectent systématiquement la volonté de leurs parents. Surtout quand il y a des histoires d’argent qui viennent s’ajouter à tout ça.
– Dans ce cas-là, ça ne nous regarde pas. L’œuvre dont ils héritent leur appartient. Ils ont bien le droit de faire ce qu’ils veulent avec. Mais on ne peut pas laisser le public s’approprier une œuvre ainsi.
Soudainement, Lionel fut pris d’un mal de tête. Il se pinça l’arête du nez, songeant que la tâche serait peut-être plus ardue que prévu.
– Est-ce que vous êtes bien sûr que vous comprenez le sens du mot « publier » ?
L’homme lança un regard perplexe à Lionel. Celui-ci comprit qu’il allait devoir s’expliquer. En articulant plus que nécessaire, Lionel s’adressa à son interlocuteur :
Publier, c’est rendre public. Si un auteur veut publier une œuvre, il doit accepter que son œuvre lui échappe. Dès le moment où il publie son œuvre, elle cesse de lui appartenir complètement. Une part appartient alors au public, dont le premier but sera de se l’approprier. En général, la copie fait partie de ce processus d’appropriation. Mais ici, elle fait partie de l’acte de diffusion-même. Si vous m’empêchez de copier ou si vous essayez de me limiter, vous empêchez la diffusion de l’œuvre, ce qui est complètement contre-productif. Vous comprenez ?
– Tout ce que je comprends, c’est que vous essayez de vous justifier. Cela n’empêche que ce que vous faites est illégal et que c’est mon rôle de vous condamner pour cela.
Autant parler à un mur, songea Lionel. Il décida de changer d’angle d’attaque.
– Bon. Juste une question : y a-t-il quelqu’un qui vérifie que vous respectez la « personnalité de l’auteur » ? Une sorte de seigneur indépendant ? Une guilde des auteurs ou une assemblée ?
– Nous avons carte blanche dans notre mission. Tout ce qu’on nous demande, ce sont des résultats. Et nous sommes prêts à tout pour empêcher que des individus peu scrupuleux corrompent les œuvres de nos chers auteurs diffusent des œuvres sans nous payer pour cela !
– En fait, vous protégez plus vos intérêts que ceux des auteurs, j’ai l’impression.
– C’est faux. Nous défendons le bien commun, en agissant ainsi !

Lionel allait répondre qu’à son avis, limiter la diffusion d’une œuvre afin d’en tirer le plus d’argent possible ne relevait pas forcément de ce que l’on pouvait appeler « la défense du bien commun », mais, au même instant, un son aigü déchira l’air. Surpris, le moine recula d’un pas. Un homme apparut du coin du scriptorium, dans un magnifique cumulet. Vivement, il se jeta sur l’homme avec qui discutait le moine et le plaqua au sol. Ce nouvel intervenant portait un pull blanc rayé de rouge et un bonnet, rouge lui aussi. Tout en maintenant sa prise, il grommela :
– Normalement, dans un souci de transparence, je suis sensé vous expliquer la situation, cher aïeul, mais ce serait compliqué, là. La faille ne va pas tarder à se refermer, je dois partir. À bientôt.
Le nouveau venu chipota à un bracelet qu’il avait au poignet droit. Lionel mit instinctivement la main à son cou, où se trouvait attachée une croix. Une deuxième fois, le sifflement aigü retentit et les deux hommes s’effacèrent, disparaissant comme la brume sous la chaleur des rayons du soleil. Lionel resta hébété pendant quelques minutes, jusqu’à ce que les cloches sonnent la mi-journée. Il cligna des yeux, secoua la tête et se signa.
Il n’y avait plus rien face à lui, hormis le bosquet d’arbres qui lui faisait face.
Lionel resta un long moment sur le pas de la porte. Finalement, après quelques clins d’œil compulsifs, il haussa les épaules et décida qu’il venait d’avoir une hallucination causée par la faim. Il rentra dans le scriptorium et referma la porte, se jurant d’oublier cet épisode incroyable.

Passion d’été

- Où j’en suis ? Eh bien, comment dire… Lui ? Non, non, c’est fini, ça. Faut dire que cette histoire-là s’est terminée aussi vite qu’elle a commencé. J’avais juste envie de me changer les idées. Maintenant, je suis passée à tout à fait autre chose. Quelque chose de solide. Oui, il est beaucoup plus épais. Faut dire que le dernier était fin comme tout. C’est bien simple : j’avais parfois l’impression de pouvoir voir au travers. J’vais presque honte de sortir avec lui dans la rue.

« Mais avec celui-ci, oh ! je voyage. Il arrive vraiment à me faire rêver. La dernière fois, dans le métro, j’en ai presque oublié de descendre à mon arrêt, tellement j’étais absorbée. Hors du temps, quoi. Il m’absorbe. Puis, celui-là, j’aime particulièrement l’avoir contre moi pour m’endormir. Il est vraiment apaisant. Je reste penchée sur lui tant que je peux, puis, quand je sens mes yeux se fermer malgré moi, je m’abandonne au sommeil et retombe sur lui.

« Puis, au matin, je me jette sur lui. Je le prends entre mes mains et je le dévore, exactement là où je l’avais laissé avant de m’endormir. Je passe parfois des heures entières dans le lit sans rien faire d’autre que de le parcourir et d’avancer toujours plus loin dans le plaisir de la découverte. Ça fait déjà plusieurs jours que je fonctionne comme ça, et je m’éclate.

« D’un autre côté, j’ai un peu peur du moment où j’en arriverai au bout. Enfin, avec lui, je ne crois pas que la fin me déçoive. Au moins, il n’a pas l’air de s’essouffler. Oui, ça m’est déjà arrivé cet été que j’arrête avant la fin. Je n’en pouvais plus : j’allais de déception en déception. Pourtant, en général, j’aime bien les trucs un peu geek. D’une certaine façon, ils arrivent toujours à me surprendre. Mais celui-là était chiant, à force. Il tournait en rond, ne me proposait rien de neuf. Je l’ai refilé à une copine qui devrait l’apprécier plus que moi. Mais celui avec qui je suis, c’est tout autre chose. Dès le début, je me suis sentie portée et plus le temps passe, plus je lui découvre des qualités. Il est vraiment bien foutu. Et beaucoup moins prévisible qu’il n’en avait l’air. Comme quoi, il ne faut jamais juger un livre sur sa couverture.

« Je pense que d’ici quelques jours, je me ferai un Américain un peu jazzy dont j’ai envie depuis un petit moment déjà. Il devrait me tenir le temps du weekend à la mer. J’essaie d’en avoir toujours un sous le bras quand je suis à la plage, histoire de passer le temps. Au moins, comme ça, je me fais moins déranger par des gros lourds. Puis, il n’y a rien de plus pratique lors de longs trajets en voiture. Quand je ne conduis pas, je n’arrive jamais à dormir. Alors, il faut que j’ai de quoi m’occuper les mains et les yeux.

« Ah ! J’adore les mois de juillet et d’aout. Pendant les vacances, je refais toujours le plein. Je ne vois presque personne d’autre, je reste enfermée dans ma chambre autant que je peux. Et ça, qu’il y ait du soleil ou qu’il fasse dégueulasse comme ces jours-ci. Là, c’est mon douzième depuis le début du mois. Je ne fais aucune distinction : des petits, des gros, des longs, des compliqués, des scientifiques qui me prennent la tête, des cons comme des pieds pour me reposer, des réalistes, des idéalistes, des engagés politiques, et ça qu’ils soient étrangers ou non. Ça fait longtemps que j’ai compris qu’il fallait parfois quitter la francophonie pour changer ses habitudes. J’adore l’humour anglais autant que l’exotisme hispanique.

« C’est vraiment dommage qu’on ait qu’une vie. Parfois, j’aimerais ne rien faire d’autre que ça. Pouvoir voyager sans bouger, c’est le summum du raffinement, non ?

« Oulah, il est déjà dix-huit heures ?! Bon, je te laisse, je m’en vais le terminer avant ce soir. Il me reste une petite centaine de pages à lire avant la fin et j’ai fini. Si tu veux, je te le prêterai après. Tu verras, il est vraiment passionnant ! »

Crève-Cœur™

Je ne sais plus pourquoi je trainais au bar ce soir-là. Sans doute dans le but de terminer ma journée sur une note alcoolisée. Ou alors pour oublier les nouvelles débitées par la télévision quelques heures plus tôt. Seul, je me suis dirigé machinalement vers le comptoir, où une chaise haute n’attendait que moi. Je me suis assis et j’ai appelé le serveur. Je lui ai commandé je ne sais plus quelle boisson et, en attendant d’être servi, j’ai jeté un coup d’œil autour de moi : il y avait trois demi-douzaines de jeunes gens qui discutaient autour de tables bien pourvues en boissons, un couple de quarantenaires qui gazouillaient comme au premier jour, un pilier de bar dans un coin qui sombrait déjà dans des brumes éthyliques et un homme prostré à deux chaises de distance, le nez plongé dans son verre, comme pris dans ses pensées.
Le serveur m’a apporté mon verre dont je me suis saisi avant d’en savourer le contenu. La journée avait été aussi longue que chaude. Très vite, je me suis planté une oasis de fraicheur dans l’estomac avant de laisser l’alcool jouer son rôle de bienfaiteur. Pendant un moment, je me suis retrouvé seul avec mon verre, tandis que la musique se mêlait au brouhaha des conversations. Du bonheur. Je me serais presque cru des allures de bouddha atteignant un instant le nirvana.
Puis, mon attention a été retenue par ce drôle de bonhomme qui se trouvait à un jet de bière de moi. Il laissait échapper de terribles sanglots. Son verre était presque vide et n’allait pas tarder à rejoindre les trois autres chopes déjà bues. Tout en faisant un signe au serveur, j’ai décidé de réduire la distance qui nous séparait. À ma suite sont apparues deux nouvelles consommations, l’une pour moi, l’autre pour l’autre. J’ai porté le verre à mes lèvres avant d’amorcer la conversation.
– Quelque chose ne va pas ?
L’homme a alors posé sur moi un regard triste. Il m’était impossible de dire si ses yeux étaient embués sous l’effet des larmes ou de l’alcool. Il a balbutié :
– Je ne sais pas ce que je vais faire. Ma femme m’a annoncé ce matin qu’elle voulait un enfant…
Le serveur et moi avons échangé un regard. Il arrivait toujours un jour dans un couple où l’instinct menaçait une stabilité déjà bien souvent précaire. Sur le moment, je n’ai pas su quoi répondre et, dans le doute, je n’ai rien dit. Il a poursuivi sa plainte.
– Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? J’ai cherché une solution, mais… Bien évidemment, nous n’avons pas l’argent pour mener à bien l’opération nécessaire et nous ne pouvons pas contracter de prêt supplémentaire. Sur les cinquante-trois ans de notre prêt immobilier, seulement dix-huit ont passé…
J’ai énoncé une banalité, du genre qui ne sert qu’à gaspiller sa salive. Je lui ai expliqué qu’au jour d’aujourd’hui, les seules personnes qui peuvent se permettre d’avoir des enfants sont ceux qui ont les moyens d’acheter une licence à la compagnie Crève-Cœur™ et qu’il faut s’y faire.
– Sans cela, ai-je ajouté, la planète serait invivable. Vous savez bien qu’il y a de ça des décennies, n’importe quel imbécile pouvait avoir des enfants quand bon leur semblait. On raconte qu’ils étaient plus de sept milliards d’humains à grouiller sur Terre. Pour la plupart, ils vivaient comme des animaux. La situation était déjà critique lorsque tous les gouvernements du monde ont décidé de limiter la croissance démographique. Si on a fait appel pour cela à Crève-Cœur™, c’est parce qu’il s’agissait d’une compagnie déjà connue pour ses solutions innovantes en matière de génétique. Et depuis, le problème a été brillamment résolu, non ? Cette stabilité sans précédent vaut bien quelques sacrifices de notre part.
Mais mon interlocuteur n’avait pas l’air convaincu. La tristesse ne l’avait pas abandonné. Il avait l’air comme perdu dans ses pensées.
– Je sais bien, mais… j’aimerais tellement que ma femme retrouve son sourire. Cela fait plusieurs mois maintenant qu’elle fait une dépression. Elle ne dort plus. Elle ne mange plus, ou presque. Elle dit qu’une vie comme celle-ci n’est pas une vie.
« Vous savez, elle ne vient pas d’ici. Elle est libanaise et n’est arrivée en Europe qu’à l’âge de dix ans. C’est une enfant naturelle ; le Liban n’a jamais signé la convention mondiale. Lors de ses premières règles, elle a « expié », comme on dit. Stérilisée, en d’autres mots. Ce sont ses parents qui l’ont forcée à subir l’opération. Elle ne voulait pas mais ils l’ont emmenée chez un chirurgien sans qu’elle puisse rien y faire. Elle a beaucoup pleuré, m’a-t-elle raconté. Elle était l’ainée d’une famille de cinq enfants. Aujourd’hui, on ne retrouve plus de familles aussi nombreuses. C’est interdit.
« Elle m’a avoué qu’elle rêvait parfois encore du jour de l’opération. Elle aurait tant voulu pouvoir donner la vie. Elle me dit qu’elle se sent comme une machine. Qu’elle est vide en dedans elle. Elle aurait tant voulu entendre à nouveau des rires d’enfants autour d’elle…
– Mais la situation serait intenable, si tous les couples du monde avaient cinq, quatre ou même trois enfants ! C’est justement parce que les gens de ces pays du Sud se reproduisaient à toute vitesse qu’il a fallu prendre des mesures si restrictives. Si l’on n’avait rien fait, il n’y aurait pas eu assez de nourriture pour faire vivre tout le monde. Ces gens n’étaient pas éduqués ! Ils ne faisaient des enfants que pour avoir une main-d’œuvre bon marché et pour assurer leurs vieux jours ! Ce n’étaient rien de plus que des sauvages à qui il a bien fallu, bon gré mal gré, apporter les lumières de notre civilisation.
C’est à ce moment que le serveur a cru bon d’interrompre ma diatribe.
– Ceci étant, on dit que ces lois ne profitent qu’aux populations occidentales, celles qui détiennent déjà la majeure partie des richesses du monde. Non seulement les populations pauvres n’ont plus aucune chance de s’élever dans la société, mais elles n’ont même plus l’espoir de voir leurs enfants réussir là où ils ont échoué, puisqu’elles dépendent entièrement de Crève-Cœur™.
« Et puis… et puis, certaines associations considèrent depuis le début que faire naitre des enfants stériles, c’est en quelque sorte jouer avec la nature. Il me semble d’ailleurs que l’une de ces associations avait mis en avant que le lobby de la biogénétique, dont le plus grand représentant est Crève-Cœur™, avait fait pression sur de nombreux gouvernements du monde entier pour faire voter leur loi de « contrôle démographique ». Une société qui, à mon souvenir, vendait lors de la seconde guerre mondiale des armes chimiques létales. C’est Crève-Cœur™ qui est le grand gagnant de toute cette histoire. Son chiffre d’affaires est affolant : plusieurs milliers de milliards de dollars chaque année… Et tout ça pour quoi ?
Ce discours rétrograde m’a chauffé le sang. Je n’ai pas pu me retenir de lui couper la parole en m’emportant un peu.
– Pour quoi ? Mais pour le progrès ! Ne faut-il pas être absolument moderne ? Aujourd’hui, l’être humain dépasse enfin sa condition pour devenir l’être supérieur qu’il a toujours désiré être. Il a le contrôle sur sa vie, sur sa mort, sur la Nature toute entière ! Il tient dans le creux de sa main le futur. Il n’a jamais été aussi sûr de lui. Il voit et comprend tout. Il englobe de son savoir la planète dans sa totale complexité et réduit celle-ci à quelques chaines de chiffres dont il se sert pour soumettre le hasard dont il était jusque là tributaire.
Peut-être était-ce l’alcool qui me rendait à ce point volubile. Toujours est-il que je voyais bien que je n’arrivais à convaincre aucun de mes deux interlocuteurs. Las, j’ai décidé de finir mon verre d’un trait et d’argumenter une dernière fois.
– Au final, Crève-Cœur™ nous apporte la stabilité ainsi que la tranquillité. Et ça, ça vaut tous les sacrifices du monde…
Ils se sont regardés tous les deux en silence. Je sentais bien qu’ils n’étaient pas convaincus. Les conversations des autres clients autour de nous avaient cessé. Malgré la chaleur, il y avait comme un froid. Je me suis levé, j’ai réglé mes consommations et j’ai repris mes affaires. Je ne savais plus quoi dire et, de toute façon, il était l’heure pour moi de rentrer. Le lendemain matin, je devais être tôt en salle d’opération afin de procéder à l’arrêt d’une grossesse non autorisée par Crève-Cœur™.

Histoire avant l’heure : SABAM

17 juillet 2024
Maintenant que quelques années ont passé, il est enfin possible d’analyser la situation posément avec la rigueur qui nous caractérise si bien.

Revenons sur les faits.

Moi-même, je me souviens de ce jour d’été, vers le début des années 2020 : il faisait beau, il faisait chaud, on se sentait bien. Je lézardais dans le Parc du Cinquantenaire. Près de la grande fontaine jouaient des enfants. Au loin, le parfum de l’herbe fraichement coupée se mêlait à celle de la marie-jeanne.
J’en avais fini de bronzer pour ce jour-là et je m’apprêtais à visiter le centre de Bruxelles pour y boire quelque pastis en terrasse. J’avais rangé mon livre et j’étais en train de replier mon essui quand l’impardonnable s’est produit : une série de notes se sont échappées d’entre mes lèvres et, bien malgré moi, j’ai sifflé le refrain d’une chanson qui passait alors en boucle à la radio en ce temps-là et dont je ne me rappelle plus le titre.
Mon grand malheur a été qu’au même moment un inspecteur de la SABAM passe par là. Résultat ? Une amende de 100€ pour fraude, puisque mon abonnement SABAM avait expiré trois semaines auparavant.

Pourtant, tout avait si bien commencé.
La Société d’Auteurs Belge/Belgische Auteurs Maatschappij, ou SABAM, était une société apparue au début du XXe siècle pour aider les auteurs de Belgique à défendre leurs œuvres et leurs droits. Si le but est honorable, les moyens pour y parvenir ont parfois été plus que discutables. En effet, à la fin de ce même XXe siècle, un autre but a éclipsé sa mission première : faire du pognon, de toutes les façons possibles et le plus facilement possible.
Au début du XXIe siècle, la société avait déjà tout d’une petite dictature nomismane.
Ainsi, à l’époque, un auteur associé à la SABAM cède tous ses droits concernant ses œuvres à la SABAM. Il n’a alors plus aucun contrôle sur ses créations. S’il veut laisser jouer sa musique gratuitement par un ami, il n’en a pas le droit à moins que cela ne soit spécifié dans son contrat.
Se désengager de la SABAM revient à vouloir sortir d’une fosse à purin : c’est long, fastidieux et on n’en sort pas indemne. Il faut envoyer une lettre durant le premier semestre de l’année, et la démission n’est effective qu’au début de l’année suivante. Dans l’intervalle, l’artiste continue de payer des frais à la SABAM pour toute production de sa part.
D’ailleurs, lorsqu’un artiste souhaite enregistrer son œuvre afin de se protéger d’un quelconque plagiat, la SABAM a tendance à faire passer l’artiste directement par une affiliation, alors qu’il existe une autre procédure ne nécessitant pas une telle démarche mais que la SABAM a tendance à « oublier ».
Autre exemple : pour poser une question lors des assemblées générales, il fallait réunir 199 autres personnes dans certains cas, mais c’était, disaient-ils, pour « garantir un certain professionnalisme ».

Ça, c’était pour les problèmes internes. Concernant les problèmes externes à la SABAM, c’était un cirque sans cesse renouvelé. La SABAM défrayait en effet fréquemment la chronique des journaux pour des raisons diverses :

Sur ce dernier point, il était intéressant de noter qu’ils clamaient que « ils [les FAI] tirent une partie de leurs recettes grâce à notre répertoire ». Déjà à l’époque, leur logique était devenue complètement biaisée. Jamais il ne serait venu à leur esprit que sans Internet, personne n’écouterait leur musique, mais que sans leur musique, les gens iraient tout de même sur Internet.

Passons.

Jusque dans les années 2010, les représentants de la SABAM étaient de petits employés tristes qui se cassaient la santé à scruter les journaux à la recherche de concerts illégaux, qui assistaient à des concerts pour s’assurer qu’on n’y diffusait pas illégalement de la musique de leur répertoire, qui envoyaient des factures dans tout le pays à toute personne diffusant – gratuitement ou non – de leur musique, qui luttaient contre les pirates déjà dans les années 90 (avant même que les pirates soient cools !), etsetra, etsetra
Oh, oui, parfois ils s’immisçaient dans les fêtes de quartier et envoyaient des courriers aux organisateurs pour leur faire payer un petit quelque chose, mais c’était sans malice. Ils faisaient ça surtout pour la forme, pour égayer la vie des gens en y ajoutant une petite dose d’absurde.

Mais bon, voilà, le ver était dans le fruit.
Tout a dérapé en 2017, avec l’arrivée d’un nouveau directeur qui avait plus d’ambition que les précédents. On disait de lui qu’il avait également des liens avec la mafia. Quoi qu’il en soit, il décida de réinvestir tout cet argent qu’il récoltait un peu partout en créant une milice privée. Avec l’aide d’un ou deux ministres à peine plus corrompus que la moyenne, il réussit à mettre en place son projet : dès l’hiver 2018, les premiers inspecteurs entraient en fonction. Dorénavant, tout citoyen qui voulait diffuser de la musique devait payer un abonnement à l’année, que ce soit en jouant dans la rue, en faisant écouter une chanson à un ami, en mettant son lecteur de musique un peu trop fort dans le métro ou même, comme dans mon cas, en fredonnant ou en sifflotant dans la rue.
L’argent entrait à flots ininterrompus dans les caisses de la SABAM.
Mais au début de l’année 2022, plusieurs évènements se sont succédés : premièrement, la mort d’un inspecteur qui avait voulu verbaliser un groupe de supporters de football ivres ; deuxièmement, le lancement de la mode d’écouteurs sans fils interconnectés, ce qui a rendu le contrôle de la diffusion de musique de particulier à particulier impossible ; troisièmement, la fuite de certains documents internes à la SABAM, apportant des preuves au procès pour corruption qui trainait depuis plusieurs mois déjà.
Tout ceci a mené à la démission du directeur de la SABAM. Dans les neuf mois qui suivirent, la société disparaissait, après cent ans d’existence, comme toutes les sociétés de droits d’auteur d’Europe à cette époque, achevées par les nouvelles formes de financements dont nous avons parlé ici.

Engrenages

Il est dit qu’au commencement, tout existait. Tout existait depuis toujours. La Terre, le Soleil aussi, ainsi que notre galaxie, et notre univers. Tout existait. Dans l’immobilité infinie.

Tout existait et rien ne bougeait, dans le froid absolu.

Puis, un jour, il y a des milliards d’années, une étincelle. Tout commence toujours par une étincelle. Le mouvement, enfin, imperceptible d’abord, mais là. La mécanique était lancée. Lentement, sous l’impulsion de cette étincelle qui prenait de l’ampleur, la Terre se mit à tourner sur elle-même. Elle entraina à sa suite la Lune, puis toutes les autres planètes, et le Soleil. Dans un gigantesque système de cause à effet, les autres étoiles commencèrent leur ballet. Les autres galaxies emboitèrent le pas. Lentement, l’univers s’émut.
Et depuis, il ne s’est plus jamais arrêté.

Le mouvement engendre le mouvement. L’univers est une machine qui a besoin d’aller toujours plus loin et la vie est son moteur. Tout est mouvement. L’immobilité, c’est la mort.
Le bonheur c’est le progrès. Faites un pas en avant et vous verrez. Le bonheur est au bout de la route. Il n’attend pas, bien sûr. Il avance, lui aussi. C’est pour cela qu’il faut toujours aller plus vite.
S’arrêter ? Pour quoi faire ? Pour réfléchir ? À quoi ? Allons, pas besoin de réfléchir où l’on va quand le chemin est tout tracé. Nous sommes les héritiers de ce cadeau fantastique qu’est le mouvement. Il est de notre devoir de ne pas le gâcher. Nous devons aller plus vite, toujours plus vite. Plus loin, toujours plus loin.

Mais je vois qu’il est déjà midi quarante-six. Ma pause est finie. Il faut que je reparte. Il faut que j’y aille. Comprenez : si je m’arrête, je prends le risque que l’univers s’arrête avec moi.

Agrumes

Le jeune Álamo ressemblait à bien d’autres jeunes de son âge. À vingt-cinq ans, il avait un diplôme universitaire et était au chômage. Il ne s’en faisait pas pour autant. Il avait l’insouciance – d’aucuns disent le cynisme – de sa génération. Il savait que les beaux jours étaient partis et ne reviendraient plus, que le plein emploi était un Éden dans lequel avaient vécu ses parents, mais dont seul le souvenir existait encore. Que le temps des cerises était passé. Mais de tout cela, il s’en foutait.
Il savait que le travail n’était que du temps transformé en argent par quelque procédé alchimique dont il ne comprenait pas toutes les subtilités. Mais ce qu’il savait, c’est que, de temps, il n’en manquait pas. Il avait tout le temps du monde et s’efforçait de le dépenser avec parcimonie.
Il passait donc ses journées à marcher dans les rues de sa ville, attendant de tomber sur des connaissances pour boire le maté avec eux. Parfois, il discutait d’ami en ami sur n’importe quel sujet. Parfois, il lézardait au soleil. Parfois, il s’arrêtait au milieu de nulle part pour savourer le goût des secondes qui défilaient face à lui. Il les comptait sur ses doigts en silence avant de repartir vadrouiller d’un pas égal.
Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était d’aller se promener dans les parcs, dans les bois ou dans les forêts juste avant les pluies chaudes d’été. Quand il sentait en lui qu’une averse se préparait, il partait à la recherche d’un arbre au feuillage dru qui lui pourrait lui servir d’abri. Il écoutait les premières gouttes de pluie tomber au sol. Il fermait les yeux et humait l’air se gorger d’eau. Il goûtait ce plaisir délicat avec délectation. Souvent, il s’assoupissait, bercé par toutes ces sensations, heureux comme avec une femme.

Il avait une sœur qui vendait des fruits dans le centre de la ville. Elle avait fait sa spécialité des agrumes et était connue dans toute la région pour ses oranges, ses citrons et ses pamplemousses, ainsi que pour ses clémentines, ses mandarines et ses tangerines, mais aussi pour ses pomelos, ses bergamotes et ses cédrats, et cetera.
Il venait l’aider à installer ses étals, au petit matin. Lorsqu’il avait finit, il partait en emportant un fruit qu’il gardait dans sa poche toute la journée. À l’heure la plus chaude, il s’arrêtait sur un banc et s’installait comme pour un festin.
Il plantait alors son couteau dans la chair de l’agrume pour le couper en deux. Ensuite, il coupait chacune des moitiés afin d’avoir quatre quarts. Il prenait un certain plaisir à mener l’opération sans gâcher la moindre goutte de jus. Il mangeait toujours le premier quart en prenant tout son temps, avec délectation.
Il attendait ensuite quelques instants avant de se jeter sur le deuxième quart, seulement parce qu’il voulait faire durer le plaisir. Il mordait alors à pleine dents dans la pulpe et engloutissait le tout en quelques secondes. L’acidité lui brûlait la pointe de la langue, mais il ne pouvait pas s’empêcher de dévorer ce deuxième quart avec empressement. Il ne voulait pas laisser le premier quart seul et se dépêchait de lui donner de la compagnie.
Il patientait alors un peu avant de reprendre sa dégustation. Il tendait tout son corps, offert au soleil dont les rayons lui chauffait l’âme. Pour peu, on l’aurait cru en prière. Invariablement, il se désenivrait pour revenir à la deuxième moitié du fruit.
Il passait le couteau entre la peau et la pulpe du troisième quart. Il séparait avec douceur l’une de l’autre, puis mangeait le fruit quartier par quartier. Ensuite, il passait les dents contre la peau pour racler ce qui n’avait pas été découpé.
Il prenait alors le dernier quart entre deux doigts et le posait contre ses lèvres. Il aspirait doucement le jus du fruit, pressant sa bouche contre la pulpe. Il pressait le dernier quart contre sa bouche et goûtait la saveur du fruit goutte par goutte. C’était frais et bon comme un baiser.
Quand il avait enfin terminé, il poussait un soupir de satisfaction et se passait la langue sur les lèvres pour retrouver juste un instant le goût sucré. Il vivait ainsi, jour après jour, sans que jamais il ne s’ennuie. Chaque jour était différent et ressemblait pourtant au précédent. Un air de paradis.

Un jour qu’il était dans une petite ruelle ombragée, fuyant la canicule qui s’était abattue sur la ville, il se livra à son rituel méridien. Il planta son couteau dans l’orange sanguine qu’il tenait en main. Un cri le fit sursauter. Trois gouttes tombèrent sur le marbre blanc d’un perron. Le jeune Álamo fixa du regard ces gouttes rouges sur la pierre. Le spectacle lui fit un effet tellement bizarre qu’il en lâcha le fruit qui roula plus loin, sans qu’il s’en soucie. Il ne savait pas pourquoi, mais ce spectacle le troublait. Il sentait que cette scène ne lui appartenaient pas. Il s’agissait d’un autre que lui qui vivait cet instant. Il avait l’impression d’être soudainement étranger à lui-même. Il se noyait en-dedans lui, submergé par des sentiments qu’il ne reconnaissait pas. Il essayait d’attraper les bords de sa pensée, comme d’autres essaient d’étreindre de la fumée.

Une main se posa sur son épaule. Elle était légère comme un oiseau. Malgré tout, elle exerçait une faible pression. Il entendait confusément une voix qui lui parlait à l’oreille mais ne comprenait pas le sens des paroles prononcées. Il leva sa main pour chasser celle qui ne lui appartenait pas. Il ne fit qu’amorcer son mouvement : deux autres paires se saisirent de lui et le plaquèrent au sol. Ses yeux se retrouvèrent à quelques centimètres des gouttes sur le sol.
Il refit surface. Il vit un peu plus loin des hommes et des femmes affairés autour d’une silhouette étendue, immobile. L’éclat de la lame de son couteau l’éblouit un instant. Rapidement, il comprit. Il y avait ce corps sans vie, lui, son couteau et les trois gouttes, couleur sang.

Depuis cet évènement, on remettait chaque matin au prisonnier Álamo un fruit que lui apportait sa sœur. Cela faisait des années qu’elle accomplissait ce rituel avant d’aller installer seule ses étals en ville. Lui, il gardait l’agrume à l’ombre fraiche de sa cellule jusqu’à ce que le soleil atteigne son zénith. À ce moment seulement, il la pelait pour ensuite en déguster la chair et le jus dont il ne perdait pas une goutte. C’était sa façon à lui de s’évader de sa cage.
Le reste de sa journée, il le passait à observer les allées et venues des passants un peu plus libres que lui. La prison se trouvait légèrement en surplomb et dominait une partie de la cité grouillante. Il passait son temps à réaliser des sculptures dans du bois d’oranger, des figurines de chevaux ailés dont la vente assurait son gîte et son couvert. Il travaillait sur ses créations jusqu’à ce que la chaleur moite du soleil couchant lui touche le front.
À ce moment-là, il était temps pour lui de donner cours aux autres prisonniers. Il enseignait la philosophie. Parfois, c’est quand les corps sont enfermés que les esprits s’ouvrent aux idées. Il aimait les longues discussions qu’il pouvait avoir au sujet de la nature de l’être et de la prédestination. La question du bien et du mal dans une prison avait des échos fascinants. Certains allaient jusqu’à nier ces deux notions pour leur préférer celle d’éthique, bien plus complexe encore.

Ainsi allait la vie de condamné. Une vie pas pire qu’une autre, à bien y réfléchir. Peut-être moins pire que la vie de chômeur. D’une marge à l’autre, il ne voyait pas de différence majeure. Non. Ce qui manquait le plus au prisonnier Álamo, c’étaient les balades dans les forêts, ses pieds nus foulant le sol mouillé par les pluies d’été. Depuis de nombreuses saisons déjà, il devait se contenter de l’odeur des gouttes sur les mousses gorgées de soleil. Dans ces moments-là, un sentiment de nostalgie se saisissait de lui.
Tout bascula le jour où l’on transféra Álamo dans une cellule qui donnait directement sur la rue. Prisonnier modèle, n’ayant jamais tenté de se soustraire à sa condition, acceptant avec une résignation exemplaire sa peine, ses geôliers le récompensaient en se montrant bienveillants envers lui. Dorénavant, il disposait même d’un couteau aiguisé pour travailler le bois. Il était presque heureux. Même les jours de pluie lui devenaient plus supportables.
Pourtant, un jour, au matin d’une pluie particulièrement agréable, sa sœur laissa un agrume différent de ceux qu’elle apportait habituellement. Depuis la veille, on ne trouvait plus la moindre orange dans tout le pays : on les revendait neuf fois plus cher aux Européens. Les oranges étaient désormais un luxe que plus personne ici n’avait les moyens de s’offrir.
On lui remit le fruit. Il l’avait en main lorsque la pluie tomba. Il ne résista pas et s’enfuit. Grâce à cette lime apportée par sa sœur.