Crispations

Il y a des moments comme ça où l’on a envie de se poser un peu, de méditer sur la vie, l’univers, le reste. Où l’on prendrait bien quelques poignées de minutes dans le creux de sa main pour essayer de distinguer le « tic » du « tac », pour comprendre comment les choses sont ce qu’elles sont. J’y pense ce soir en sentant ma mâchoire se crisper de plus en plus à cause du stress qui s’accumule en moi, comme autant de grains de sable qui remplissent le sablier de ma vie. Je sens également le poids des secondes, des minutes, des heures, bref de tout le poids du temps qui s’accumule sur mes épaules pas si solides que ça. Je commence à craquer.
Littéralement, s’entend. Tout mon corps ploie sous ce poids qui ne s’allège pas. Jamais. Le présent, le futur et le passé s’amassent sur ma carcasse. Les responsabilités fondent sur moi comme des oiseaux de proie. Elles tournent autour de moi, vautours affamés, attendant que je m’écroule pour picorer mon corps encore chaud.
Pour échapper à ces présences, je passe le temps dans les mondes fictifs : romans, films, séries, bandes dessinées, musiques, tout ce qui peut me tirer de ce cauchemar éveillé qu’est la réalité. Un casque sur les oreilles, je me couche dans le noir, pour que seule mon ouïe jouisse des subtilités d’un morceau récemment découvert : Before the beginning de John Frusciante. Allongé, je laisse se déployer les notes qui m’enveloppent. Le son est poussé suffisamment fort pour que seule la musique peuple mon monde. Pendant quelques minutes, je quitte la fatigue et le stress. Mes muscles se détendent et mon cerveau voyage loin de tout.
Arrive la fin du morceau et la réalité vient se rappeler à moi brutalement. Je redescends, cloué au sol par une publicité sans âme pour une société d’assurance dont je me fous complètement. Je me redresse en maugréant et je coupe l’annonce parasite en plein élan. Je maudis l’engeance qui est à l’origine de cette tentative de viol de mon inconscient. Qu’à cela ne tienne : je passe à une autre musique, que les algorithmes me proposaient déjà, et je lance Maggot Brain de Funkadelic, chanson qui m’entraine immanquablement à des encablures de toute exaspération. Pendant dix minutes, je baigne dans une pleine béatitude. Je me laisse porter par les envolées de cette guitare qui s’accorde si bien avec mon cœur. Je savoure l’instant comme on goûte à un fruit frais en été, lorsque le soleil rayonne si fort que même l’intérieur de notre être est asséché.
Encore une fois, une publicité vient m’arracher à mes considérations pseudo-philosophiques. Alors que j’essaie de l’utiliser comme plongeoir pour m’enfoncer dans mes réflexions abyssales, la plateforme de musique veut elle aussi m’utiliser pour me vendre des produits dont je n’ai pas besoin et qui ne me servent de rien. C’en est fini de mes tentatives d’évasion. La société m’a rattrapé et m’a rappelé qu’il était inutile de fuir : elle est partout et elle attend de moi que je reste à ma place. Retour au stress et à la fatigue. Les vacances sont finies.

Ami marketeux, je te hais. Je ne te pardonnerai jamais cette violence. Je n’oublierai pas toutes ces tentatives d’entrer dans mon intimité. Chaque fois, tu plantes un couteau dans mon cerveau. Ces plaies restent vives. Le jour où l’on viendra te chercher, toi et tes collègues, je ne pleurerai pas sur ton sort, toi qui m’empêches de m’évader pour moins de trente deniers. Je sourirai lorsqu’on te fera autant de mal que tu nous en as fait, à nous tous rêveurs de tous bords qui nous sommes heurtés dans notre envol à ton envie de faire du fric. Tu nous cloues au sol. Un jour, nous trouverons un moyen de te clouer le bec.

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