Retraite OKLM #2

Le dimanche est passé en plusieurs à-coups. Quelques cahots m’ont fait traverser la journée, sans qu’il ne se passe rien qui vaille vraiment la peine d’être raconté. Je suis resté emmuré tout le long du jour, me gavant de fictions. Par moment, j’ai passé la tête à travers la fenêtre de mon ordinateur pour voir comment allait le monde. En Belgique comme en France, le monde politique ne semble pas encore avoir pris la mesure de la situation que nous nous apprêtons à vivre pendant les prochaines semaines. Les pratiques politiciennes, stratégiques et marketing sont toujours d’actualité. Il est plus que probable que, lorsque cette société se sera écroulée depuis longtemps, nos représentants politiques soient les derniers mis au courant du nouveau monde qui aura été construit sans eux.

En attendant, je vois aussi des actes de solidarité s’organiser un peu partout. Je vois qu’il y a de la bonté dans l’humain. Sans que personne n’ait à hurler des ordres, des hommes et des femmes de tous horizons se regroupent pour apporter leur aide à ceux qui en ont besoin. Cela me remplit de joie.

Et cela me fait oublier qu’il y a aussi des gens qui cèdent à la panique. Mais après tout, que leur a-t-on appris d’autre, comme moyens de réagit à de pareilles circonstances ? La société n’a cessé d’infantiliser ses citoyens et citoyennes. Il n’est dès lors pas étonnant que certains réagissent en enfants lorsque les événements paraissent hors de contrôle. Ils ont des comportements absurdes, risibles. Mais c’est la peur qui les guide. Je ne doute pas un instant que cela ne durera pas. L’égoïsme et l’individualisme laissera place d’ici peu à l’entraide.

Je verrai demain si je peux être utile autrement qu’en écrivant quelques mots pour dire ma solitude habillée de réflexions et de douceur. Pour l’instant, l’ennui ne me nuit pas. Mais j’imagine que pour d’autres, cela doit être un poison. J’espère que je pourrai, d’une façon ou d’une autre, atténuer l’amertume de leur condition.

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Retraite OKLM #1

Le réveil n’a pas sonné ce matin. Le chat s’est chargé de cette mission, appuyé en cette tâche par le sans-abri qui avait trouvé refuge dans le hall de notre immeuble et qui venait rendre les couvertures que nous lui avions prêté la veille. Ainsi commence le premier jour de ce pseudo-confinement déclaré à travers tout le pays, bizarrement. On n’a pas interdit à la population de sortir, mais on lui a ôté toutes les raisons possibles de le faire. Et cela dans un but louable : protéger les personnes les plus à risque de cette pandémie qui sévit.

Je ne contesterai pas la décision. Elle est louable. Me voici donc cloîtré. Ma demeure se mue en monastère. Je n’y fais pas pénitence, loin de là, mais je me tiens prêt à méditer sur ma condition. Ce ne sera pas une ascèse : ma retraite sera joyeuse. Au moins, je n’aurai pas à attendre soixante-sept ans pour croquer dans ce fruit succulent.

Hier, j’ai fait des réserves de fiction. Les lectures seront nombreuses. Quant à la nourriture, heureusement, elle ne manquera pas de sitôt : les denrées continueront encore longtemps d’affluer dans ce pays de cocagne qui importe ses produits de partout dans le monde, quelle que soit la menace. Dès lors, quel est mon souci ? Il n’y en a aucun, puisqu’on me demande de me claquemurer, d’éviter tout contact avec mes semblables et de disparaître du monde pour au moins trois semaines.

Malgré les frimas, voici donc venir le temps de la chaume. Le chômage est technique de survie en cette période étrange de fin du monde. Les anciens se reposaient pendant les grandes chaleurs, nous avons aujourd’hui la chance de générer notre propre chaleur dans nos appartements radiatorés. Dans ma bulle de calme, le temps s’écoule mollement. La journée s’égraine en secondes qui s’éternisent, tandis que passe ce premier jour d’une liberté retrouvée. Ce soir, le repas a tourné autour de réflexions sur le cinéma. Les discussions suivaient un fil décousu, comme si aucune contrainte de temps ne nous forçait à produire des résultats.

Être payé pour rester chez soi, à lire, boire, manger, discuter, rire – bref, vivre ! –, n’est-ce pas là ce dont ont rêvé nos ancêtres ? Il aura fallu une peste mondiale pour que cela se réalise enfin, même pour un court instant. Pendant quelques semaines, nos jours auront un goût de paradis retrouvé.

Et, afin de ne rien en oublier, je compte bien en faire une chronique, au calme.

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Entremondes

Nous vivons dans un monde fait de portes entre des milliards d’univers. Lorsque nous partons travailler le matin, nous passons un seuil pour aller dans cet entremonde qu’est la rue et qui est également un univers en soi. Quand nous passons les portes vitrées du bâtiment où se trouvent nos bureaux, nous entrons dans un nouvel univers, aux règles différentes et étranges. Et aussitôt, en voyageurs habitués, nous nous adaptons à ce nouvel univers et ses lois.

Mais cela, vous le savez déjà. Vous êtes tous et toutes des voyageuses aguerries.

Si je vous rappelle cela, c’est parce que dimanche, j’ai pris le métro. Expérience banale s’il en est. Et pourtant, le métro est aussi un entremonde qui est un monde. Sortir d’une rame de métro, c’est passer un seuil. Et comme le métro se déplace, les passages sont parfois plus difficiles que dans d’autres circonstances. C’était le cas dimanche.

La rame dans laquelle je me trouvais était quasiment vide. Je discutais avec une amie d’événements récents dans nos vies respectives. Une conversation anodine sur des sujets importants. Il faisait calme, dans notre bulle de voix basses et de mots chuchotés. Mon arrêt arriva. Je pris congé de mon amie et passai les portes grinçantes et stridantes de la rame. Je lançai un aurevoir muet à l’amie qui s’en repartit en sa demeure.

Reprenant ma route, je tournai la tête et passai le seuil. Brutalement. Au pied de l’escalator, il y avait une flaque d’un liquide rouge sombre, épais et sale. Je ne sais pas si c’était du sang. Je n’en ai jamais vu de telle quantité au sol (privilège d’un homme qui a grandi à l’écart des guerres et des violences). Peut-être n’en était-ce pas. La vision était étrange et déroutante. Je fis un grand pas pour enjamber la flaque et me laissai porter par l’escalier roulant.

Devant moi, une femme blonde et mince, habillée légèrement comme le permet la température de ces jours-ci offrait un contraste électrisant, entre le froid glaçant de la vision précédente et la chaleur d’un short un peu court sur un corps gracieux. Je la dépassai. Au sommet de l’escalator, il y avait encore plus de ce liquide répandu. Je commençai à douter. Était-ce bien du sang ? Quel autre liquide pouvait-ce être ? Du jus de fruit, peut-être ? Cette explication était-elle plus logique que ma première impression ? Sans doute pas. De la peinture ? Le fil de ma pensée ne résistait pas au rasoir d’Ockham. Ce ne pouvait être que du sang. Mais pourquoi ? Comment ? Tout cela n’avait aucun sens.

Mes divagations furent interrompues par le regard de la femme qui m’avait rejoint. Elle souriait timidement et dans ses yeux défilaient les mêmes questions sans réponses. Je lui rendis son sourire.

– C’est Bruxelles. Parfois, il ne faut pas essayer de comprendre.
– Oui.

J’avais dit ça surtout pour moi, mais elle le prit pour elle. Dans ces moments absurdes, il faut parfois se saisir de tout ce qui passe à portée de soi pour se rattraper à la réalité. Ma voix avait-elle été une façon d’échapper à cette vision si étrange ? Peut-être. Elle m’emboita le pas et me suivit vers l’air encore tiède de l’extérieur. Me retournant, je lui adressai un signe de tête pour lui souhaiter une bonne soirée.

Très vite, je fus sur le pas de ma porte, prêt à regagner mon monde familier. Déjà, le souvenir de la flaque appartenait au passé, dans un monde qui, dorénavant, s’éloignerait de plus en plus à mesure que les jours passeraient, avant de n’être plus qu’une vague impression d’un soir d’avril. Le morceau d’une histoire dont je ne connaitrais jamais ni le début ni la fin, comme c’est le cas de tant de mondes qui croisent les nôtres, dans des fulgurances de comètes.

Lorsque nous sortons de nos cocons pour, un instant, nous perdre dans les entremondes bizarres qui nous permettent de naviguer vers d’autres univers, il peut arriver de croiser des éléments fantastiques, comme des flaques de rêve qui se dissipent bien vite.

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La Belle au Bois Dormant

Il était une fois

Cette histoire se passe, comme toutes les histoires de ce genre, il y a très longtemps et dans une région très éloignée de notre réalité contemporaine. C’est comme ça : les histoires remplies de merveilles ne se passent jamais chez nous ou dans notre temps. Il faut toujours qu’elles soient éloignées de nous afin qu’elles éveillent le moindre intérêt en nous. Et pourtant, cette histoire est véridique, même si elle n’est sans doute pas vraie – encore que nous pourrions débattre de cela. Elle est véridique car elle correspond à la réalité vraie dans laquelle nous nous efforçons de vivre. Et en cela, elle vaut sans doute mieux que tout ce que vous pouvez lire au quotidien.

Mais je m’égare.

Revenons à cette histoire, dont les faits ne sont donc pas avérés et qui pourtant contient sans doute une grande part de vérité.

Une jeune femme vivait dans une forêt. Thalie – c’est son nom – vivait là depuis qu’elle était pubère. À l’âge de ses premières menstruations, ses parents avaient décidé de la protéger. La protéger de quoi ? Personne ne le sait. Mais ils avaient peur qu’une jeune fille pubère soit en danger dans leur monde barbare où les hommes avaient le pouvoir de décider de la vie des femmes. Comme je l’ai dit, cette histoire se passe en des temps anciens et reculés. Pouvons-nous aujourd’hui imaginer que les femmes vivent dans la peur de l’homme ?

Donc, la forêt dans laquelle Thalie vivait était enchantée. Elle la protégeait en faisant sombrer dans un sommeil profond toute personne qui s’approchait de son cœur. Par un procédé magique, tous ceux qui pénétraient dans le bois se réveillaient à l’extérieur, sans se souvenir de comment ils étaient arrivés là. Sans l’avoir jamais vue que de très loin, tous les habitants de la région savaient qu’une belle jeune femme habitait dans ce bois merveilleux. Bien sûr, ils ne connaissaient pas son véritable prénom. Pour cette raison, ils l’appelaient la « belle au bois dormant ».

Plus les années passaient, moins les gens s’approchaient de la retraite de Thalie. Sans personne pour entretenir les lisières de la forêt, des ronces poussèrent et ceignirent la prison de la jeune femme de murs épineux. Cette barrière végétale découragea les derniers braves qui étaient tentés par l’aventure. Dans le meilleur des cas, ces gars perdaient leur dignité. Mais il arrivait également que de fiers princes, chevaliers ou même aventuriers moins nobles y perdissent la vie. Les gens, qui ne savent jamais ce qu’ils disent, finirent par raconter qu’un dragon et une méchante fée œuvraient dans ces bois pleins de maléfices.

Ainsi, pendant des années, plus personne ne vint troubler la solitude de Thalie. Elle, par contre, continuait de se battre, n’acceptant pas sa détention. Tous les mois, lorsque la lune était nouvelle et que l’obscurité était complète, elle essayait de s’échapper, en pensant pouvoir tromper la vigilance sans faille du bois dormant. Toutes ses tentatives avaient été vaines. Elle restait prisonnière et passait le temps en s’imaginant loin de ses épais barreaux arbresques. Elle pleurait souvent, et gémissait parfois, lorsqu’elle était seule dans son lit, au cœur de sa maison. Elle pensait à celui qui viendrait un jour la délivrer. Elle l’imaginait, courageux, le corps griffé par les ronces, les vêtements en lambeaux, le torse luisant de sueur, les cheveux en désordre et le souffle court. Elle le voyait déjà, l’épée dégainée, pointant vers elle. Dans ses rêves de délivrance, elle pouvait presque le toucher, passer sa main délicate dans son cou à l’artère palpitante. Elle soupirait que celui-ci ne soit pas plus pressé de venir la rejoindre. Il n’y avait qu’elle pour entendre ses plaintes : la forêt était si dense qu’aucun son ne sortait des bois.

La première fois

Pendant des années, Thalie fut donc livrée à sa solitude peuplée de fantaisies. Jusqu’au jour où un roi qui avait trop d’héritiers entendit parler de cette femme pure mise à l’écart des hommes. Personnellement, je ne peux attester de la pureté de Thalie. À moins que l’on parte du principe qu’une jeune femme vierge est pure. Mais… comment dire ? Dans le cas de notre captive, si son corps était intact, je ne pourrais pas en dire autant de son esprit, qui était déjà tout pénétré d’idées dont la pureté ne me semble pas évidente. Mais après tout, ce n’était pas sa faute : personne ne lui avait enseigné des principes religieux et moralisateurs. Et je pense qu’elle ne s’en portait que mieux.

Mais la question n’est pas de savoir si l’idée de pureté de ce roi était fondée. Même si son entreprise reposait sur un stéréotype assez désolant, personne ne prit la peine de le lui dire. Il décida donc d’organiser un concours pour désigner son héritier. Celui qui ramènerait la jeune princesse vierge du bois dormant hériterait du royaume. Encore une fois, ne comptez pas sur moi pour me prononcer sur la pertinence de la chose. Je ne fais que raconter cette histoire. On peut supposer que c’est lié au système monarchique et dynastique, qui porte en son sein un certain nombre de contradictions. Le fait qu’un homme lègue tout un royaume à son fils est suffisamment idiot pour que je me passe de commentaire.

Bref : il avait des centaines de prétendants, que ce soit en ligne directe, ou par un jeu étrange d’alliances, de mariages, d’arrangements ou que sais-je encore. Dès que l’annonce fut faite officiellement, on vit ces nombreux jeunes et valeureux hommes partir à l’aventure. Bientôt, le bois, bien qu’il fut éloigné du royaume, fut entouré d’une petite armée. Il y avait là des nobliaux, des rejetons royaux, n’importe quel jeune homme vaguement issu d’un quelconque gratin. Et bien que l’on disait que la jeune femme qui vivait dans cette prison sylvestre était assez jolie, je suis presque sûr qu’aucun d’entre eux ne venait pour s’emparer des trésors de son sexe, même si certains disaient que cela ferait un petit bonus agréable. En prononçant ces mots, ils riaient grassement. Cela vous donne, je pense, une idée du niveau intellectuel moyen de cette confrérie.

Pour une raison qui m’est inconnue, il fut décidé conjointement que tous entreraient en même temps dans la forêt dès l’aube. S’il y eut une stratégie derrière ce mouvement hardi, elle ne m’apparait pas clairement à l’esprit. Or donc, ils s’engagèrent tous ensemble dans le sanctuaire. Le chemin fut long et difficile. Il y avait toute sorte de pièges qui attendaient les aventuriers. Beaucoup furent blessés par l’entrelac serré de ronces. La plupart tombèrent endormis. Parmi ceux-ci, certains eurent plus de chance que d’autres, se réveillant soit au pied d’un arbre soit dans l’estomac d’un ours.

Une dizaine d’hommes dans des armures étincelantes eurent le bonheur de pouvoir compter sur leurs serviteurs qui se sacrifièrent de gré ou de force pour permettre à leurs seigneurs et maitres de parvenir à leur fin. J’aimerais pouvoir dire qu’ils atteignirent le saint des saints grâce à leur courage ou leurs compétences particulières, mais le mensonge est trop gros. Non, dans cette société archaïque, l’argent faisait encore la valeur des hommes. Quand je vous dis que ces temps étaient barbares ! Enfin, revenons à ces quelques lauréats. Comme de bien entendu, ils s’entre-tuèrent dans une clairière toute proche de la maison où vivait Thalie. Celle-ci entendit la clameur des combats et, interrompant ses ablutions matinales, elle courut vers l’origine de tant de bruits. Quant elle parvint sur ce qui avait été le champ de bataille, elle ne trouva qu’une dizaine de cadavres encore chaud et tout pleins d’adrénaline.

Déçue que tous ses prétendants soient morts, elle vérifia s’il n’y en avait pas un qui était un peu moins mort que les autres. Hélas, elle n’en trouva aucun qui put lui servir d’amant. Le seul raidissement qu’elle observa fut celui des corps qui refroidissaient. Elle quitta la scène, laissant les beaux corps aux corbeaux. Déambulant dans son bois, elle entendit du mouvement tout proche. Elle se mit à courir, arrachant des morceaux de sa robe au passage. Elle atteignit l’endroit d’où provenait le bruissement et vit un jeune homme étendu, son épée tombée au sol, en train de se faire tirer par du lierre vers l’extérieur. Son sang ne fit qu’un tour. Elle se saisit de l’épée et trancha les plantes qui tentaient de lui soutirer son soupirant.

Elle s’approcha du jeune homme. Il était endormi. Pressentant qu’en restant sur place, le bois reviendrait à l’attaque, elle traina son homme jusque chez elle. En y arrivant, elle se rendit compte que son butin était tout contusionné et couvert de boue. Elle ôta donc certaines pièces de son armure afin de le soigner et de le laver. Encore une fois, je ne peux préjuger d’autres idées qu’elle eut pu avoir en tête.

L’homme était jeune et bien portant. Si vous ne comprenez pas où je veux en venir, je vais préciser ma pensée. Lorsqu’il dort, l’homme peut connaître des phases durant lesquelles sa virilité ne fait aucun doute. Le phénomène est tout à fait normal, lié à la production de testostérone. Mais Thalie n’avait jamais eu l’occasion d’étudier les sciences. C’est sans doute pour cela qu’elle fut si troublée de voir la vitalité du jeune s’exprimer avec tant de ferveur. Ce qui se passa par la suite ne regarde qu’elle et le malheureux endormi. Encore qu’il obtint ce qu’il était venu chercher, même s’il n’eut pas le plaisir de s’en rendre compte. Tout au plus puis-je avouer que la jeune princesse put confronter ses fantasmes à la réalité et que son hôte lui procura un plaisir vibrant dont elle fut pleinement contente.

La fin du bois

Lorsqu’il se réveilla, il était devenu un prince, puisqu’il avait été le premier à pénétrer le bois et l’intimité de Thalie. Il se sentit étrangement fatigué, comme vidé. Mais à part cela, il allait bien. Il était hors de la forêt et en bonne santé. Sans savoir pourquoi, il se sentait heureux. Il avait perdu son épée, mais il s’en fichait. Il avait également perdu autre chose, mais ne le savait pas. Thalie lui avait pris sans le savoir quelque chose qui, à cette époque, avait encore beaucoup de valeur. Encore une fois, je ne suis pas là pour juger cette époque arriérée. Je ne fais que vous renseigner sur les croyances de ces sociétés, qui sacralisaient les premières relations sexuelles.

Sans se rendre compte qu’il avait changé de statut, le jeune homme se mit debout, les jambes en coton, et retrouva rapidement un groupe de survivants. Ensemble, ils décidèrent d’établir un siège autour de la prison imprenable, afin de réussir par des voies moins directes là où la confrontation frontale n’avait, de toute évidence, pas été un franc succès.

Dans un premier temps, ils taillèrent les ronces qui offraient un premier rempart à la forêt. Vu le manque d’entretien, cela leur prit plusieurs semaines avant qu’ils fussent satisfaits du résultat. Ils creusèrent également des tranchées, bâtirent des structures en bois et firent encore bien d’autres choses inutiles enseignées dans les livres militaires. À partir de ce moment, ils attendirent patiemment que le fruit de leur travail mûrisse et leur tombe tout prêt entre les mains. Régulièrement, ils voulaient décider de ce qu’ils feraient lorsque la princesse serait débusquée. La conversation se terminait généralement par la mort de celui qui l’avait initiée et plus personne n’abordait le sujet pendant de longues semaines.

Les populations locales, quant à elles, appréciaient de moins en moins la présence de ces soudards, nobliaux et autres engeances sur leurs terres, lesquels passaient leur temps à boire et jouer. Ceci ne posait pas vraiment de souci, mais quand ils en avaient marre de ces deux occupations, ils descendaient dans les villages pour raquetter la population. Pas étonnant que nos pays se soient débarrassés de cette noblesse sans nom. La révolte grondait de plus en plus et la populace se faisait jour après jour plus hostile. Le moral des troupes était au plus bas et ils étaient sur le point de rentrer chez eux la queue entre les jambes lorsqu’un événement improbable se produisit.

Neuf mois avaient passés depuis la première incursion des prétendants au trône. Alors que les chevaliers désespéraient de jamais venir à bout de ce bois maudit, ils furent surpris de voir, un beau matin, la végétation s’ouvrir, dégageant un chemin venant du cœur de la forêt et menant à leur campement principal. Les guetteurs, c’est-à-dire ceux qui avaient perdu au jeu complexe de la politique, vinrent prévenir les meneurs, ceux qui croyaient avoir gagné à ce même jeu. Perplexes, tous attendirent un peu que le mystère s’éclaircisse. Celui-ci s’épaissit, au contraire, lorsqu’ils virent une belle jeune femme sortir du bois, un enfant nouveau-né dans les bras.

Thalie avança très-dignement jusqu’à la ligne de front, juste devant les palissades. Elle était belle, mais pas autant que le disait la légende. Elle avait par contre les yeux clairs et froids de celle qui a vécu seule une vie difficile. Elle n’était pas blonde, mais châtain clair, ce qui revient au même, lorsque l’on parle de tradition orale. Enfin, elle n’était pas si fine et délicate que les contes le prétendaient, mais cela s’expliquait par une grossesse toute récente ainsi qu’une vie dans les bois, qui ne permet pas de respecter l’étiquette d’aussi près qu’elle l’eut souhaité. Malgré tout, elle restait très jolie, surtout pour ceux qui arrivaient à l’imaginer baignée, peignée et bien habillée.

Personne ne savait quoi dire devant cette apparition mystérieuse. Aussi fut-ce la jeune femme qui prit la parole.

─ Je me nomme Thalie et suis la princesse qui était détenue prisonnière dans ce bois enchanté. Aujourd’hui, sa mission de protection n’a plus de raison d’être, puisque ce que mes parents craignaient s’est réalisé : quelqu’un parmi vous est parvenu jusqu’à moi. Je ne connais pas son nom, il ne me l’a pas donné. Il m’a donné par contre autre chose et je viens aujourd’hui rembourser ma dette.

Se disant, elle défit le linge dans lequel était emmailloté le bébé et le montra à la foule curieuse. Elle révéla un nourrisson à la tignasse d’un roux éclatant et aux yeux d’un bleu profond. Cela facilita l’identification du père, qui ne faisait pas partie de la crème de l’élite du camp, mais que l’on trouva tout de même. Thalie le reconnut et ils purent enfin apprendre à mieux se connaitre. Il était le nouvel héritier et prit donc les commandes du camp que l’on démonta. Il passa son temps à apprivoiser la jeune femme qui, quant à elle, découvrait le monde dont elle avait été tenue éloignée si longtemps.

Enfin, ils quittèrent cette contrée reculée et s’en allèrent rejoindre le vieux roi qui attendait qu’on lui présente son héritier avant d’avoir l’obligeance de laisser la place aux jeunes.

L’ogre-roi

Les parents se mirent en route, accompagné de la troupe de ceux qui n’avaient pas réussi l’épreuve qui les mèneraient sur le trône. Le voyage ne dura pas longtemps. En tout cas, c’est ce qui sembla à Thalie et au prince. Non pas qu’ils vivaient sur un nuage, perdus dans un amour inconditionnel et déconnectés du monde. Non. Ils avaient les deux pieds sur terre, un bébé entre les bras. Et le temps ne passe jamais aussi vite qu’auprès le cœur d’un nouveau-né qui bat comme un métronome affolé. Entre les nuits sans sommeil, les angoisses naturelles et tous ces tracas qui rendent la vie de parents si dure, ils arrivèrent à destination sans même s’en rendre compte. Ils n’avaient même pas encore pris le temps de nommer le nouveau-né.

Au cœur du royaume, à la capitale, ils rencontrèrent d’abord la reine, une femme douce. Elle dégageait une aura, un charisme presque palpable. Elle n’était plus toute jeune, sans être encore vieille. Et de toute façon, cela ne change rien au fait qu’elle était une femme intelligente, cultivée et agréable à écouter. Tout le contraire de son mari, le roi, dont tout le monde se demandait comment il avait fait pour arriver sur le trône, avant de se rappeler que la charge était héréditaire et que leur roi ne devait d’être là que parce qu’il avait gagné à la loterie génétique. Ce ne fut d’ailleurs pas lui qui accueillit le prince héritier. Il était parti à la chasse. Ou à la guerre. Enfin, une de ces mâles et saines activités impliquant du fer et du sang.

La reine fut une hôtesse parfaite. Elle montra à Thalie et son homme la suite princière. Elle appela les couturiers, les coiffeurs et tous les autres métiers pouvant être utiles à donner une apparence plus noble à la jeune mère. La magie dans la forêt devait être puissante (ou peut-être quelques fées s’étaient penchées sur son berceau), car il ne fallut pas beaucoup de travail pour rendre tout son éclat à la beauté cachée de la princesse. Même en ayant partagé le style de vie des bûcherons et des paysans, elle avait préservé une harmonie dans ses traits qui fut vitement soulignée par la diligence de ses nouveaux serviteurs.

Le lendemain soir, elle fut présentée à la cour, accompagnée de celui qui allait devenir son mari. On annonça officiellement le nom de l’enfant qui s’appelait donc Nuit, pour la bonne raison qu’il vivait et se faisait entendre surtout lorsque le soleil était couché. Malgré leurs cernes, ils étaient magnifiques, couverts d’ors et d’argents. Ils avaient peu dormi, à cause du nouveau-né dont ils voulaient s’occuper eux-mêmes, malgré qu’ils aient des serviteurs et nourrices pour cela. Ils étaient resplendissant. Et même si le roi était absent, on avait l’impression que la royauté était déjà revenue, en s’incarnant dans la peau du jeune couple. La reine les menait de groupes en groupes, les présentant à tout le monde, leur lançant aux oreilles des noms, des titres, des anecdotes, toute information qu’ils auraient oubliée le lendemain, si pas dans une poignée de minutes. Comme si cela ne suffisait pas, il leur fallut ouvrir le bal. Thalie ne savait pas danser la valse, aussi ce fut son prince qui mena la danse. Les ivresses se mélangèrent : celle des alcools à bulle, celle de la danse, celle de la fatigue, celle de l’amour. Lorsqu’ils purent enfin rentrer en leurs appartements, ils remercièrent le jeune homme qui s’était occupé de garder le jeune Nuit et tombèrent endormis jusqu’à ce que l’enfant ne les réveille, au petit matin.

Les jours passèrent ainsi en se ressemblant. Le retour du roi vint mettre un terme à ces jours heureux. Il avait versé suffisamment de sang à son goût et revenait en son royaume, content de lui. Dès que l’annonce fut faite, l’humeur de la reine changea. Elle qui était d’habitude si joyeuse se renferma et sombra dans une douloureuse mélancolie. Thalie ne la reconnaissait pas. Elle ne comprenait pas ce qui arrivait à cette femme si brillante qu’elle était en temps normal un soleil pour toutes celles et ceux qui vivaient en en sa présence. Les jours qui avaient suivi l’annonce du revenir de son mari, son humeur était devenue maussade. Et cela empira à mesure que la date fatidique approchait.

Enfin, le roi revint. Personne n’avait rien dit à Thalie et son prince sur la personnalité du roi. Certainement pour qu’ils puissent savourer les délicates subtilités de la psyché de cet homme d’âge mûr. Il était tout le contraire de la reine : rustaud, bourru et ignorant de bien des sujets. Il avait également des mœurs violentes, frappant ses serviteurs dès que l’occasion s’offrait à lui.

Quand on lui présenta Thalie, il l’ignora, préférant s’adresser directement au prince. La jeune femme comprit à cette occasion qu’aux yeux du roi, elle n’était que des organes reproducteurs emballés dans de la chair humaine. Elle n’en était alors pas sure. Jusqu’à présent, elle avait simplement considéré que le roi avait une préférence naturelle pour celui avec qui il avait un lien familial. Mais au fur et à mesure des rencontres et des discussions, elle finit par ranger le roi dans la catégorie « vieux con ».

Qui plus est, il ne semblait pas vouloir abdiquer afin de laisser le trône à plus jeune que lui. Il était accroché au pouvoir de toutes ses forces finissantes. Les mois et les années passèrent. Thalie donna naissance à deux filles qui fit leur bonheur et que leur grand-père ignora royalement. Pis encore : il venait parasiter leur éducation en instillant dans leurs jeunes têtes des idées d’un autre temps. Selon lui, une femme valait moins qu’un homme et devait obéissance au « sexe fort ».

Thalie comprit que le roi n’était pas seulement vieux et idiot, mais aussi dangereux. Elle réalisa pourquoi la reine portait toujours des vêtements qui la couvrait entièrement et pourquoi sa suite n’était composée que d’hommes exclusivement.

Un jour qu’ils étaient tous partis à la chasse, le roi repéra une troupes de lions. Par fierté sans doute, il décida de quitter le camp avec son sénéchal et quelques hommes de confiance. La reine, le prince et Thalie restèrent en retrait, ce qui leur permit d’assister depuis des loges de choix au massacre du roi et de sa suite par quelques lionnes en colère.

Il eut droit à une cérémonie d’enterrement sobre. Personne ne le regretta et, très vite, il fut oublié. Thalie devint reine de ce royaume et consacra toute son énergie au développement de la démocratie et dans l’éducation, mettant un point d’honneur à inclure les femmes de tout le royaume dans ce processus moderne, avec l’aide enthousiaste de la reine-mère.

Et ainsi, tous vécurent bien plus heureux.

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Solstice

Le jour se lève mollement sur la ville déjà réveillée. Il coule dans les rues de la cité où se presse déjà une foule fourmillante d’enfants coincés dans des carapaces d’adultes, en beaux habits de travail. Ils pensent faire tourner le monde. Le monde, lui, s’en balance. Il tourne et tournera toujours, même lorsque, en un battement d’ère, tous auront disparu. Et c’est dans l’indifférence mutuelle des hères humains et du monde que la lumière froide pleut sur la ville.

Dans un parc perdu, un homme est assis sur un banc, immobile au milieu des grappes mouvantes de travailleurs. Lui, il a regardé le soleil se lever entre deux tours de verre, par-delà la ligne hachée de l’horizon. Il a fixé l’astre perçant dans la brume du matin. Par la seule force de son regard, la sphère incandescente s’est dressée dans le ciel. Elle est sortie de la nuit pour tout éclairer. De sa chaleur, elle a fait fondre la fine pellicule de givre qu’avait écrite la nuit. Une nouvelle page se tourne à mesure que le jour avance.

Entre l’orbe pâle et la paire d’yeux, un lien se crée, qui lie l’un à l’autre, comme un câble invisible et pourtant incroyablement solide. Ainsi tirée, le navire de lumière glisse dans l’azur. L’homme n’est pas le seul à l’appeler à lui. D’autres font le même travail, le tractant également à eux. Il en va de même dans d’autres villes, dans d’autres régions, dans d’autres pays. Plus à l’Ouest, déjà des volontés se réveillent et scrutent la ligne d’horizon et attirent de leurs vœux le soleil hiémal.

Et à force d’attraper la lueur de leurs regards, ils la tirent vers eux et la font aller plus haut dans le ciel et la font rester plus longtemps dans les cieux. Le soleil est comme ralenti par la puissance de ces esprits héliotropes.

Et plus il ralentit, ce soleil, plus les regards se tournent vers lui. Et ainsi, par effet boule de neige, le soleil réchauffe le cœur de l’hiver et apporte de nouveau une lumière bienvenue sur nos têtes.

L’hiver commence et, déjà, il termine. Les jours s’étirent et sortent de leur torpeur. Le solstice est plein des promesses du printemps.

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Les Autres

Je suis seul, entouré de cette multitude de gens qui ne sont pas moi. Tous ces Autres me sidèrent. Ils sont plus que les étoiles dans mon ciel de cité lumineuse. Et comme les astres, j’aime Les regarder, Les observer. Les admirer. De loin. Souvent, en essayant d’être discret. Parfois, sans me cacher. Tout dépend de combien Ils m’effraient. Il y a du beau dans tout ce qu’Ils font. Ils éveillent en moi un émerveillement sans cesse renouvelé. Parfois, il m’arrive de ne pas pouvoir m’empêcher de soupirer d’aise devant les actions en apparence insignifiantes qu’Ils entreprennent. Comme si on m’avait pincé le cœur. J’espère toujours que personne ne prend mes soupirs pour une forme de moquerie. À tous Ceux que j’ai un jour pu vexer, je demande pardon. C’est simplement l’expression de mon éblouissement : une moue incontrôlée, des yeux qui pétillent, une mèche de cheveux rejetée en arrière, une main portée à la bouche, un bâillement contenu, un pas de travers, un clignement d’œil, et cætera. Ces petits riens sont autant de touches délicates au tableau qui se peint constamment dans ma tête. Lire la suite

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Crispations

Il y a des moments comme ça où l’on a envie de se poser un peu, de méditer sur la vie, l’univers, le reste. Où l’on prendrait bien quelques poignées de minutes dans le creux de sa main pour essayer de distinguer le « tic » du « tac », pour comprendre comment les choses sont ce qu’elles sont. J’y pense ce soir en sentant ma mâchoire se crisper de plus en plus à cause du stress qui s’accumule en moi, comme autant de grains de sable qui remplissent le sablier de ma vie. Je sens également le poids des secondes, des minutes, des heures, bref de tout le poids du temps qui s’accumule sur mes épaules pas si solides que ça. Je commence à craquer.
Littéralement, s’entend. Tout mon corps ploie sous ce poids qui ne s’allège pas. Jamais. Le présent, le futur et le passé s’amassent sur ma carcasse. Les responsabilités fondent sur moi comme des oiseaux de proie. Elles tournent autour de moi, vautours affamés, attendant que je m’écroule pour picorer mon corps encore chaud. Lire la suite

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