Réflexion sur la Grève des Loyers

On en parle peu en Belgique, mais depuis le début de la crise, une revendication s’est fait entendre dans un certain nombre de pays : la grève des loyers. Le mouvement a, semble-t-il, débuté aux États-Unis, où les loyers sont déjà une charge importantes pour les ménages. Aujourd’hui, le mouvement se propage également en France et en Espagne. De quoi s’agit-il exactement ?

Avant toute chose, et en préambule, je rappelle que je ne suis pas économiste, ni politologue, ni expert dans le moindre domaine que ce soit. Je suis un citoyen lambda un brin politisé qui aime se renseigner sur plein de sujets. Cette précaution oratoire pour rappeler que ce que je dis est sujet à caution et que je vous enjoins à vous renseigner vous-mêmes sur ce sujet, si vous avez le temps.

Je précise également qu’a priori, je fais une distinction entre ce que Bernard Friot nomme la « propriété d’usage » (le fait de vivre dans le logement que l’on possède) et la « propriété lucrative » (tirer un bénéfice de ce logement). Et c’est plus particulièrement le deuxième type de propriété qui est dénoncé lors de la grève des loyers. En effet, celle-ci pose de nombreux problèmes, puisqu’elle est à la base de spéculations immobilières et qu’elle empêche pour beaucoup de gens d’avoir un accès décent au logement, droit garanti par la constitution belge (dans son article 23).

Si l’on s’attarde sur la situation que nous vivons actuellement, nous notons que l’ensemble du pays tourne au ralenti. Pour le moment, plus d’un million de travailleurs se retrouvent au chômage technique (ou temporaire). Et ce chiffre ne prend certainement pas en compte l’ensemble des personnes touchées financièrement par le confinement. Cette crise, si elle nous touche tous et toutes, ne nous touche pas de la même façon. Ce n’est pas étonnant, mais ce sont les plus démunis et les plus précaires qui seront les plus durement frappés. Ceux qui, en tant normal, sont exclus de la solidarité, le sont encore plus en temps de crise.

Malgré tout, on remarque que de nombreuses initiatives voient le jour un peu partout, au niveau local essentiellement. En Wallonie et à Bruxelles, les expulsions des logements sont suspendues le temps du confinement. Mais dans l’ensemble, il n’y pas de règle claire et définitive concernant les loyers. Il y a quelques jours, le syndicat des propriétaires et copropriétaires disait considérer que la question des loyers « doit s’analyser au cas par cas ». Un peu plus loin, le communiqué précise qu’« il ne sera pas perdu de vue que pour les bailleurs, les loyers constituent des revenus – parfois utiles au paiement de charges et d’investissements – et ces derniers doivent également être préservés. » Et c’est justement la question des investissements qui doit à mon sens être dénoncée en cette période de solidarité.

Il faut considérer la situation de Bruxelles pour bien saisir la mesure du problème. Il existe une étude menée en 2007 par Julie Charles sur le sujet. Je n’ai malheureusement pas pu la consulter, puisque elle n’existe apparemment que sous format papier. Néanmoins, un certain nombre de sources en font mention, dont le numéro 31 de la revue art. 23. C’est là que j’ai pu trouver le graphique suivant, dans lequel on note la répartition des propriétaires en fonction du nombre de logements qu’il possède. Et si 50 % des propriétaires ne possèdent qu’un seul logement à Bruxelles, ils ne représentent à eux tous que 20 % du parc immobilier, tandis que 50 % de ce même parc est détenu par 20 % des propriétaires. Il y a un peu plus de dix ans, 60 % de la population de Bruxelles était locataire. C’est deux fois plus que pour le reste du pays. Et il semblerait que la tendance aille vers les investisseurs immobiliers, selon cet article plus récent du journal Le Soir.

Source : http://www.rbdh-bbrow.be/IMG/pdf/article23_31_leger.pdf

Mais quel rapport avec la grève des loyers ?

Dans le cadre du confinement, toute une série de mesure ont été prises auprès des entreprises pour éviter au maximum les faillites causées par la cessation brutale d’activité. Sans entrer dans le détail, il y a des aides proposées par l’État, par les banques, etc. Par contre, en ce qui concerne les particuliers, aucune mesure globale n’a été prise pour le moment. Pourtant, s’il existe un impact sur les entreprises, celui-ci se répercute forcément sur les particuliers qui font tourner ces entreprises.

Or, la meilleure façon d’alerter l’opinion publique sur une situation, c’est la mobilisation. D’autre part, la grève permet de faire bloc contre l’ensemble des propriétaires qui, apparemment, ne comptent pas renoncer à leurs investissements malgré la situation que nous vivons et qui nécessite que tout le monde participe à l’effort.

Plus globalement, ma réflexion s’est également portée sur la propriété lucrative. Ce qui m’a choqué durant mes recherches sur le sujet, c’est cette notion d’« investissement » que l’on peut relever dans le communiqué du syndicat des propriétaires et copropriétaires. C’est également un argument qu’on m’a beaucoup opposé lors d’une discussion sur le sujet : outre les gros investisseurs, beaucoup de propriétaires comptent sur le revenu que leur procure leur bien immobilier pour rembourser leur emprunt et, à terme, s’assurer une retraite décente.

Ce qui apparaît pour beaucoup comme normal suscite chez moi tout un tas d’interrogations. Ces loyers, ce n’est pas de l’« argent magique », pour paraphraser Emmanuel Macron. Ces loyers, ils n’existent que parce que les locataires travaillent et gagnent de l’argent, dont une partie sert donc à payer leur droit à un logement. Tout le monde ne sera pas d’accord avec moi sur ce point, j’en suis conscient, mais c’est à mon sens la preuve qu’il y a un problème, si des retraités doivent compter sur le loyer qui leur est payé pour continuer à vivre. C’est-à-dire que ce qui est supposé être le rôle de l’État (et par son entremise, de la collectivité) a échoué, à savoir : assurer à ces propriétaires-là les moyens d’une subsistance décente sans devoir recourir à l’aide d’autres individus. Les locataires, dans cette situation, assurent le rôle de l’État.

Je considère que l’accès au logement, tout comme l’accès à l’eau, à l’électricité ou aux communications, devrait être considéré comme un service public. Je me rends compte que les politiques globales ne vont pas dans ce sens. La doctrine néolibérale postule exactement l’inverse : tout ceci peut faire l’objet de spéculation et servir les intérêts d’entreprises.

Pour terminer, j’en viens véritablement à la grève des loyers. Une solution proposée par le syndicat des propriétaires et copropriétaires est de voir « au cas par cas ». C’est ce que le gouvernement préconise également. Le problème majeur vient du fait qu’il faut s’en remettre aux propriétaires pour juger les situations individuelles des locataires en difficulté. C’est pour moi, une position intenable, dans la mesure où l’intérêt des propriétaires se trouve à l’opposé de celui des locataires. On ne peut pas se permettre de faire confiance aux propriétaires pour faire passer leur argent avant le bien-être d’une partie de la population.

C’est en cela qu’une action globale est nécessaire. Ce n’est qu’en se réunissant, qu’il sera possible de faire bloc et défendre les intérêts des plus fragiles.

Bien sûr, chacun est libre de mener cette action comme il l’entend. Il est possible de prendre contact avec son propriétaire et lui expliquer que, sans revenu, à cause de cette crise sanitaire, il est tout simplement impossible de payer tout ou partie du loyer. De nombreux propriétaires sauront faire preuve de solidarité en ces temps difficiles. Mais si jamais on se heurte à la logique froidement économique d’une entreprise, il faudra alors entrer dans un rapport de force, par le blocage général, seule façon de gagner ce combat.

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