Fireworks

Il y a de ces crépitements dans l’air. Ce sont comme des décharges qui se font entendre à intervalles irréguliers. L’émotion est palpable. Des étincelles dans la bouche. C’est cette même sensation que lorsqu’un orage approche, étendant ses ombres et sa colère sur les terres frémissantes. Pourtant, aussi loin que porte le regard, on ne voit pas le moindre nuage. Il n’y a que les étoiles qui brillent de cet éclat froid d’automne. La lune n’est pas encore levée. Ou déjà couchée. Elle n’existe plus. Elle n’est nulle part. Seule la Nuit est, constellée de points de lumière. De l’autre côté de l’estuaire, une chape de brume couvre l’horizon. On ne fait que distinguer les villes d’en face éclairées qu’elles sont par les lumières artificielles, blanches et rouges.
Le froid a tout recouvert. Dans la lande, le bruissement des bruyères a quelque chose de gelé. Le chemin semble halluciné, comme un rêve à chaque fois renouvelé et pourtant toujours identique. Des vapeurs glissent mollement sur le sol avant de s’élever dans les airs. Les souffles humains s’exhalent en volutes grisées. Le froid alourdit les sons. Pourtant, chaque voix est comme un poignard zébrant le silence glacé.

Tout en haut de la colline, on entend les premiers coups portés au ciel. D’abord comme un poing de géant qui frappe à une porte d’ébène. Très vite, les coups redoublent d’intensité. Derrière la crête, des éclairs de lumière déchirent un instant le voile nocturne. Des tonnerres suivent les foudres étouffées, rebondissant sur les parois rocheuses en échos saccadés. On frappe plus fort. Les coups se multiplient. Ils naissent de partout et de nulle part. Ils jaillissent du sol et touchent les étoiles. Des gerbes de feu traversent l’obscurité pour éclater en fleurs crépitantes.
Le Jour frappe aux portes de la Nuit. Le dieu exilé utilise ses toutes dernières forces pour s’échapper de sa prison souterraine et redonner des couleurs aux paysages obscurcis. Il siffle et crie dans le noir pour reprendre le contrôle de la terre. L’Été cherche une dernière fois à revenir étendre ses rayons sur la ville. La nuit est toute entière parcourue de sillons électriques. Les étoiles tremblent dans leur firmament. La ville tremble elle aussi et les lumières des lampadaires vacillent, comme soufflées par la colère du dieu Jour.

Sur le siège du roi qui domine la ville, des hommes et des femmes arrivent, pour mieux admirer le spectacle. Ils grimpent la colline, portant avec eux des étoiles pour éclairer leurs pas. Leurs paroles entremêlées forment un brouhaha recouvert par les craquements célestes. Parfois, la foule laisse échapper un cri de terreur ou de surprise lorsqu’un brasier plus fantastique s’embrase devant leurs yeux.
De l’autre côté de la mer, des fontaines de feux surgissent sans discontinuer. L’horizon n’est pas épargné. Tout autour, c’est la guerre qui a abandonné son cortège de souffrance et de douleur. Une guerre joyeuse fait rage. Tout le monde s’étonne et s’émerveille en voyant les étoiles exploser. Çà et là, des colonnes de couleurs couronnent la colline. Des langues multicolores lèchent le ciel et font comme un geyser d’étincelles.
Ici, une détonation rouge laisse un goût chaud dans la bouche, comme celui de lèvres sur d’autres lèvres. Là-bas, le bleu fait un bruit plus sec que les autres couleurs, comme un battement de cils qu’on ne reverra plus. Plus loin, un fragment de jaune découpe la nuit et retentit aux yeux comme un soleil imaginé. Une trainée violette disparaît comme un rire qui s’éteint. Enfin, une marbrure verte laisse un parfum de printemps et fait comme une caresse sur la joue. Le spectacle apocalyptique a atteint son paroxysme. Tout n’est plus dans la ville qu’un chatoiement de couleurs et de lumières.

Enfin, le combat, dont l’issue fut – pour un temps seulement – incertaine, finit. La ville se rendort doucement. Des étoiles se promènent dans la nuit le long des chemins, en petits groupes, en files ou solitaires. Des jeunes essaient de faire reprendre le spectacle en allumant des feux d’artifices. C’est peine perdue : le Jour est vaincu. La Nuit continue d’être. Il faudra attendre de longues heures avant qu’elle ne cède à son tour. Elle continuera d’étendre son emprise. Elle ne cessera de gagner du terrain sur son ennemi pendant tout le mois à venir.

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