Die Lupe

Depuis la fenêtre de ma cuisine, j’observe le théâtre de la rue. Les personnages vont et viennent sans que je sache pourquoi. Pour la plupart, ils ne font que passer. Quelques-uns s’arrêtent à l’arrêt du bus pour embarquer dans cette cage de tôle à deux étages dont le rythme est à peine plus rapide que celui des piétons. Il y a ces étudiants qui prennent leur petit-déjeuner sur le pouce à la cabine rouge du coin du parc. Il y a ces hommes et ces femmes impeccables qui descendent de leur voiture, nourrissent l’horodateur et s’en vont travailler. Il y a aussi des clochards qui ne déjeunent pas, qui fument et qui parlent entre eux, sans se soucier un seul instant de faire l’aumône.
Les rayons obliques du soleil d’octobre ne parviennent plus à réchauffer les passants qui se recouvrent d’une ou deux couches supplémentaires de vêtements. Ils ne prennent plus le temps de flâner. Il est déjà loin, le temps où ils marchaient sans but, juste pour le plaisir de prendre l’air. Le temps des vacances est maintenant fini. Les musiques se sont tues et les touristes sont rentrés chez eux. Édimbourg est redevenue une cité de pierres. Malgré tout, son cœur bat toujours. Il ne s’arrête jamais. Il continue de cogner, comme l’hiver cogne à nos portes.

J’en étais là dans mes réflexions vaines et inutiles lorsque je remarquais un jeune pré-adolescent (manière de dire qu’il ne devait pas avoir onze ans) près du coin de la rue en affaire avec une petite boîte blanche qu’il scrutait à l’aide d’une grosse loupe. Jamais, pendant tout le temps où il se trouvait là, je n’ai réussi à comprendre le contenu de cette boîte. Il restait là, sans bouger, perdu dans sa contemplation. Il ne semblait pas se soucier du reste du monde, qui devait lui paraître bien plus immense à travers sa lentille.
J’ai observé l’observateur pendant les longues minutes durant lesquelles il est resté ainsi. Il avait l’air tout aussi perdu dans sa contemplation que je pouvais l’être dans la mienne. Il était un point immobile dans le mouvement continu de la foule qui se faisait plus compacte à mesure que les écoles et les bureaux se vidaient dans l’après-midi finissant. Un rocher dans la houle.
Ce qu’il devait regarder avec tant d’insistance, ce devait être l’aleph, ce point où tout converge. Ce devait être un œil sur l’univers, là où l’infiniment petit et l’infiniment grand se rencontrent.
Sans lever la tête, l’enfant s’est pris à traverser la rue, en oblique, disparaissant de mon champ de vision derrière le rideau de briques et de pierres que formait le numéro vingt-deux. Alors qu’il devait avoir dépassé la moitié de la rue, j’ai vu un de ces bus qui ressemblent à des tours mobiles disparaître lui aussi de ma vue de toute la vitesse dont il était capable. J’ai ensuite entendu le bruit de pneus qui crissent. Un bruit plus léger ensuite, comme celui d’un oiseau qui vient cogner à une vitre. Depuis ma fenêtre, je n’ai vu que quelques gouttes de sang jaillir sur ma scène, comme un voile impalpable qui retombe, comme un rideau qui se ferme.

Pourtant, le spectacle continuait.

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2 réflexions sur “Die Lupe

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