Vertige

Dans quelques semaines, j’aurai vingt-quatre ans. Dans quelques mois, j’en aurai vingt-cinq. Dans quelques années, j’en aurai trente. Dans quelques décennies, je serai mort. Dans quelques siècles, j’aurai été oublié.
Et pourtant. Et pourtant, je suis toujours là face à mon écran, assemblant des mots et des pensées à l’envers et à l’endroit. Et pourtant, je suis toujours là : je n’ai pas peur de cette fin qui s’amène, qui s’approche inéluctablement.
D’ailleurs, que pourrais-je donc faire ? Fuir ? Fuir hors du temps ? Dans les narcotiques, m’engourdir dans des sommeils artificiels en attendant le sommeil absolu ? Je n’en ai pas besoin : j’ai déjà mes petites drogues qui me tiennent éloigné de la réalité. J’ai la musique, j’ai la lecture, j’ai des films, et enfin j’ai ses bras à Elle, dans lesquels je peux tout oublier.
C’est que, passé l’envie de fuir, parce qu’on a compris que ça ne servait à rien, il vient l’envie de se poser des questions : déjà, pourquoi fuir ? Pour aller où ? Il n’y a nulle part d’autre où aller. Bien. Donc, on ne peut rien faire d’autre que d’attendre l’inexorable. Une fois qu’on a compris que les questions restent le plus souvent sans réponse, on peut prendre le temps de s’arrêter et de réfléchir.
Mais… Dès lors… Réfléchir à quoi ?

On pourrait se mettre en tête de chercher un but à tout ça. Et puis, on apprend qu’on n’est pas le premier et qu’on ne sera surement pas le dernier à chercher. Ça calme.
Et puis, avant même de pouvoir trouver de bonnes réponses, il faudrait trouver de bonnes questions. Pourquoi l’univers ? Non, trop vaste. Pourquoi moi ? Mouais, ‘fin une fois qu’on a compris la reproduction, les gamètes, etc., on a fait le tour et on n’est pas plus avancé. Alors… Comment moi ? Oui, pas mal. Après tout, l’outil qui pourrait répondre à toutes ces questions, c’est moi. Et avant de pouvoir se servir d’un outil, il faut comprendre de quoi il est fait, à quelles lois il obéit, selon quels mécanismes il procède.
Pour bien faire, il faudrait un endroit où tout peut arriver, sans limite aucune. Et voilà comment on se retrouve à écrire un beau soir en divaguant tant bien que mal dans les brumes de son imagination. Parce qu’une page blanche, c’est un univers vide. Tout peut s’y passer, du moment qu’il ne s’agit pas de la réalité. Trop complexe, la réalité. Trop vaste, elle ne se laisse pas enfermée dans un simple assemblage de lettres et de mots.
L’écriture, c’est la liberté forcée. Un grand coup de pied au cul de l’imagination. Tout se vide à remplir. Première réaction : le remplir de soi. Jusqu’à la nausée. Pour avoir enfin un reflet de soi dans lequel on puisse se reconnaître.

Bref. Si j’écris, ce n’est pas pour les autres.
C’est pour moi. Sincèrement, je n’en ai pas grand chose à faire du monde extérieur. J’ai déjà assez de souci avec mon monde intérieur. Un sacré bordel faut dire. Tout au long des années, on est venu déverser dans ma tête des informations. Beaucoup d’information. Et sans mode d’emploi, encore bien. Finalement, il y aura eu bien peu de professeurs pour m’expliquer ce que je devais faire de toutes cette information. On s’est souvent contenté de me les jeter à la figure. C’est pas des manières.
Voilà, je suis une sorte de grand foutoir. Un fouillis où l’on retrouve de tout. Je me fais parfois l’impression d’avoir pris au vol tout ce qui m’intéressait durant mon adolescence. Des bouts de ceci, des parts de cela. Et vous voudriez que je m’y retrouve là-dedans. Mais vous n’êtes pas sérieux !
Enfin, voilà pourquoi j’écris : pour me trouver. L’écriture, c’est avant tout un dialogue de soi à soi. Les autres arrivent au second plan. Si j’écris, c’est avant tout pour me trouver, au milieu de ce labyrinthe gigantesque, fait de pensées d’autres qui ont eu la mauvaise idée de ne pas être moi.
Et pourtant, ils étaient moi, en quelque sorte. Parce que je suis eux.

Tiens, pour aller du côté de la métaphore, on pourrait dire que j’ai été une pellicule photographique exposée sans interruption pendant plus de deux décennies à tout et n’importe quoi. Car oui : tout m’a marqué. Certaines choses plus que d’autres, mais au final, tout m’a marqué.
Tout a eu de l’importance. Chaque mouvement de chaque personne sur Terre depuis ma naissance m’a touché, au moins indirectement. Je suis le produit de mon époque, je suis le résultat de la rencontre des pensées, des rêves, des idées de chaque être humain sur cette planète.
Et on viendrait oser parler d’un moi ? Mais est-ce qu’il existe seulement, le moi ? Est-ce qu’on ne devrait pas parler d’un gigantesque eux, ou à la limite, d’un nous ? En plus, ça tombe bien : on reviendrait au grec et à son νοῦς, un de ses mots pour désigner la « pensée » ou l’« âme ».
Enfin, je m’égare. Où en étais-je avant de partir à la dérive sans la moindre considération pour un quelconque fil arianesque ?

J’écris pour me trouver. Dans le grand tourbillon de la vie, j’ai tourné sur moi-même pendant des années. Autant dire que c’est le genre de chose qui donne un sacré vertige. Donc, il faut trouver des repères au milieu de tout ça. Se trouver soi-même, comprendre où l’on est, ce que l’on est.
L’écriture permet de figer l’instant. Où suis-je ? Là. C’est ma pensée qui se trouve ici. Je suis ce noir sur ce blanc, bouteille virtuelle jetée dans l’océan numérique. Je peux me lire, me relire. Je peux me découvrir. Pardon. Je voulais dire : « Je peux me découvrir ». Et me contempler. La contemplation ultime. Pas nombriliste, non, non. Juste qu’à l’intérieur de ma tête, il y a un monde que je crois connaître mais que je ne parcours pas assez souvent.
J’écris parce que c’est comme ça que j’aime voyager en-dedans moi.

Et c’est la raison pour laquelle j’écris moins souvent ces temps-ci. Parce qu’au milieu de tout ça, il y a Elle. D’un coup, Elle est apparue dans ma vie et m’a apporté un repère, des réponses à mes questions et aussi un reflet de moi-même. Où suis-je ? Dans ses bras. Pourquoi est-ce que j’existe ? Pour qu’Elle sourie. Qui suis-je ? Celui qu’Elle aime. Un nouveau dialogue s’installe, non plus entre moi et moi, ni entre moi et eux, mais entre moi et Elle. La situation est plaisante. Pourquoi continuer de dialoguer avec moi-même quand je peux juste me fondre dans le bonheur qu’Elle m’apporte ?
Parce que l’expérience continue. Je dois continuer d’écrire, afin de trouver ce qu’il y a au-delà du bonheur, afin de comprendre qui je suis réellement, débarrassé de toutes les influences qui se sont superposées sur moi. Aussi tentant que cela soit de passer chaque minute et chaque seconde dans ses bras, sans rien faire d’autre qu’écouter la musique de sa respiration et de son cœur qui bat, l’expérience continue.
La quête de soi doit se faire partout simultanément. Dans le dialogue avec les Autres, dans Ses yeux et dans l’écriture. Et, au pire, si je ne me trouve pas, j’aurai au moins touché au bonheur. C’est pas si mal, à la réflexion.

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