Primum gaudeamus

La lumière commence à mourir.
Prenons un temps pour nous recueillir.

Il m’arrive d’être parfois profondément pessimiste quant à notre avenir, à nous qui sommes nés entre les années quatre-vingt et l’an deux-mille. J’ai l’impression de faire partie d’un monde de crise, qu’elle soit économique, écologique, sociale ou humaine. Je me rassure en me disant que chaque jeune génération a plus ou moins pensé ça de son époque, mais ça n’est pas suffisant. Ça doit être un trait de la jeunesse, de croire que le monde va mal et qu’il faut le changer. Peut-être une volonté de ne pas vieillir et de se rassurer en se disant qu’on n’aura pas le temps d’avoir soixante ans, puisque tout sera fini d’ici là. Entre espoir et désespoir, juste histoire de pouvoir penser à autre chose qu’à l’avenir lointain.
En attendant, concernant l’avenir proche, tout ça reste inquiétant : le temps qui se détraque, la situation internationale qui se dégrade, l’économie qui ne se relance pas, la société qui se sclérose. Le pire, c’est que tout ça, ce n’est pas forcément notre faute. C’est même très peu notre faute. Tout ce qu’on peut nous reprocher, c’est de perpétuer les erreurs de nos parents. J’en veux d’ailleurs beaucoup à tous ceux de la génération précédente, dont mes propres parents, qui ont laissé les choses aller comme elles ont été. Le résultat se trouve devant nos yeux et n’est pas tellement joyeux. Mais si c’est leur faute si on en est là, ce sera bientôt la nôtre si rien ne change (ou pire, si tout empire). Un effort de conscience et d’intelligence serait salutaire.
Mais s’il ne s’agissait que d’une conscience à prendre pour tout réparer, ce serait simple. Voilà, il faut aussi lutter contre notre propre héritage, contre l’éducation que l’on a reçue et qui nous apprend à ne pas désobéir à ceux qui ont le pouvoir, dans un premier temps. À faire confiance aveuglément à ce qu’ils peuvent dire dans un second. Pourtant, ce n’est pas parce qu’un homme a fait dix ans d’études qu’il en sait plus que moi. Le système scolaire en général et la société en particulier ne sont pas de bonnes faiseuses de nouveauté.
Si on nous apprend à penser comme le reste de la norme, rien n’avance. Ou plutôt si, tout avance, mais toujours dans la même direction, jusqu’au mur contre lequel on ne manque pas de s’écraser. Imaginez une voiture dont le volant serait bloqué passé une certaine vitesse. Monteriez-vous dans cette voiture ? Moi, non. Et pourtant, métaphoriquement parlant, je suis embarqué de force dans cette voiture. Et vous tous aussi, en fait. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On attend de voir le mur se rapprocher et on se dit que c’était une fort belle balade ? Je serais d’avis de trouver un moyen de faire tourner cette carlingue avant qu’elle ne finisse en cercueil métallique.
Du coup, le changement. On nous le promet. C’est qu’on doit en avoir sacrément besoin. Le changement. C’est synonyme de nouveauté, tout ça. Et on a besoin de nouveauté. Si ce n’était pas vital, pourquoi vouloir la refourguer ? Ce serait particulièrement vicieux de nous revendre du vieux dans des emballages neufs, et pourtant, depuis septante ans, ils ont bien réussi à faire passer le contenant avant le contenu. Et depuis tout ce temps, les idées nouvelles ne se sont pas faites légion. Le changement, ça n’existe pas.
D’ailleurs, même s’il existait, le changement ne serait pas une solution. Pas le changement radical qu’on nous promet. Toujours avec cette métaphore de la bagnole à toute allure sur l’autoroute. Si vous débloquez le volant et que vous virez à nonante degrés, vous allez avoir des surprises, je vous le dis.
Et alors, moi, dans toute cette histoire ? Qu’est-ce qu’il fait, le petit étudiant qui essaie de faire passer sa pensée un peu brouillée sur le réseau ? Faire bouger les choses, ce n’est pas si simple. D’ailleurs, faire bouger les choses pour aller où ? Faire machine arrière, c’est impossible. Il faut voir le chemin parcouru, les erreurs faites, s’en inspirer pour faire toujours mieux. C’est tout con. J’ose penser qu’un sourire de temps en temps suffit à faire basculer un monde. Essayer d’être le moins égoïste possible. La révolution la fleur aux lèvres. Et c’est là que je me rends compte que je suis un doux rêveur. Mais je me dis que ce n’est qu’en ayant des rêves à confronter à la réalité qu’on peut arriver à quelque chose. Alors, je continue à rêver et à fracasser ma tête contre le mur de la réalité.
Et puis, si rien n’a changé à ma mort, j’aurai au moins la satisfaction toute relative d’avoir essayé. Ce n’est pas assez, mais c’est toujours mieux que rien. À défaut de remporter une victoire, je pourrai me vanter d’avoir évité la défaite totale.

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