De motu

Vous l’aurez deviné, j’aime à parler du changement. Je me plais à penser que tout est changement et que rien n’est changement. C’est une notion qui, comme bien d’autres, existe sans exister. Il en va de même du mouvement : pour le percevoir, il faut s’en défaire. Pour se rendre compte du changement de tout ce qui nous entoure, il faut prendre de la distance. Faisant partie d’un processus, je ne dispose pas de l’objectivité nécessaire à sa perception.
Malgré tout, on peut arriver à percevoir des changements qui s’opèrent à une vitesse différente de la nôtre. On peut aussi choisir des repères qui changent particulièrement lentement. Pour se donner une idée et se rendre compte des forces qui agissent.

J’ai décidé que le changement faisait partie intégrante de ce que je suis.
C’est le genre de décision qui pourrait faire sourire, mais elle a été importante pour que j’atteigne un jour une certaine harmonie intérieure. Je pense que pendant longtemps, ç’a été mon drame (tout personnel, du genre qui pourrit toute une adolescence). Je trouvais qu’en l’état des choses, j’étais fini, un. À force de quelques coups de pied aux fesses, j’ai ouvert les yeux. Je suis un être fragmentaire, divisé et éclaté. Je me rassure en me disant que vous l’êtes aussi. Je me suis aussi rendu compte que le changement faisait partie intégrante de ce que je suis (encore une fois, je ne suis pas tout seul dans ce cas). Je me suis aussi rendu compte que je n’étais pas un être parfait. L’adolescence, c’est en fait casser à coup de masse son enfance et ensuite recoller les morceaux dans l’espoir de faire un adulte potable pour le reste de la vie. Tu m’étonnes que l’on puisse flipper un peu pendant cette période. Bref, je n’étais pas, je ne suis pas et je ne serai jamais un être parfait. Et c’est tant mieux : une sphère parfaite serait lisse, sans aspérité et donc chiante. J’ai des particularités. Dans l’absolu, ce ne sont ni des défauts ni des qualités. Ce sont des particularités dont il faut décider de leur utilité avec la pratique. La vie n’est au final qu’un grand champ d’expérience pour mettre en exercice toutes nos particularités et décider de leur pertinence.
Moi, j’ai donc décidé que j’influerais sur ce que je suis. Puisque je suis un être changeant et que j’évolue, il faut donc aller dans un sens plutôt que dans un autre. Comment faire pour ne pas aller dans le mauvais sens. Simple : je me suis entouré de personnes qui ne sont pas moi mais qui ont des particularités qui me plaisent. Elles me renvoient une image de moi. Une image déformée par un double prisme : celui de leur regard et celui de mon regard sur leur regard. Mais c’est déjà mieux que rien.
Au final, je suis donc en quête de miroirs qui pourront renvoyer des images de moi en même temps que des images d’eux, lesquelles pourront me servir de modèle pour me construire. À la longue, je peux me faire une idée de ce que sont mes défauts et les gommer, ou les garder si le défaut en question est lié à une qualité suffisamment importante pour moi (dans ce cas, la démarche est différente : il faut veiller à atténuer les effets du défaut tout en mettant en évidence la qualité correspondante). C’est le travail de toute une vie : devenir quelqu’un qui me plairait et à qui je plairais. Un projet narcissique et mégalomane, mais bon, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Puis, mieux vaut ça que rien.
Et un jour peut-être, quand je serai devenu vieux, je n’aurai plus envie de changer. Je me figerai dans me forme d’alors et verrai le monde changer sans moi. Je deviendrai alors observateur silencieux de ses transformations. Je réfléchirai à moi, aux autres mois, à ceux que je ne serai pas et que je ne serai plus. J’aurai sans doute besoin de quelques autres vies pour observer mon chemin et décider si, oui ou non, je serai la personne que je voulais être. Et quand viendrait la fin, j’espère que j’aurai trouvé une réponse qui me permettra de partir apaisé.

L’omniprésence du changement, c’est peut-être cela qui rend l’inaction insupportable. Se retrouver hors du processus sans l’avoir voulu, voilà de quoi donner la nausée ! On peut alors se sentir étranger au monde : l’observation du changement, c’est l’observation de la vie. Tout est changement. Une bûche qui se consume lentement. Des aliments qui se transforment dans la poêle en libérant des saveurs nouvelles et éphémères. Les bourgeons qui paraissent timidement sous le soleil d’un printemps qui s’éveille enfin. Tout change. Si dans ce gigantesque tourbillon, on arrive à se sentir seul, c’est bien parce que l’on se croit inerte. Mais cela peut-être aussi le début d’une prise de conscience révolutionnaire. Ces forces qui font loi n’aiment pas être contrariées : elles remplissent les vides d’elles. À moins d’opposer une résistance, tout ce qui s’arrête est redémarré et rejoint le cortège. Au mieux, la pause aura été l’étincelle qui embrasera tout un être. Au pire, rien n’aura changé.

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