Vertige

Dans quelques semaines, j’aurai vingt-quatre ans. Dans quelques mois, j’en aurai vingt-cinq. Dans quelques années, j’en aurai trente. Dans quelques décennies, je serai mort. Dans quelques siècles, j’aurai été oublié.
Et pourtant. Et pourtant, je suis toujours là face à mon écran, assemblant des mots et des pensées à l’envers et à l’endroit. Et pourtant, je suis toujours là : je n’ai pas peur de cette fin qui s’amène, qui s’approche inéluctablement.
D’ailleurs, que pourrais-je donc faire ? Fuir ? Fuir hors du temps ? Dans les narcotiques, m’engourdir dans des sommeils artificiels en attendant le sommeil absolu ? Je n’en ai pas besoin : j’ai déjà mes petites drogues qui me tiennent éloigné de la réalité. J’ai la musique, j’ai la lecture, j’ai des films, et enfin j’ai ses bras à Elle, dans lesquels je peux tout oublier.
C’est que, passé l’envie de fuir, parce qu’on a compris que ça ne servait à rien, il vient l’envie de se poser des questions : déjà, pourquoi fuir ? Pour aller où ? Il n’y a nulle part d’autre où aller. Bien. Donc, on ne peut rien faire d’autre que d’attendre l’inexorable. Une fois qu’on a compris que les questions restent le plus souvent sans réponse, on peut prendre le temps de s’arrêter et de réfléchir.
Mais… Dès lors… Réfléchir à quoi ? Lire la suite

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Fireworks

Il y a de ces crépitements dans l’air. Ce sont comme des décharges qui se font entendre à intervalles irréguliers. L’émotion est palpable. Des étincelles dans la bouche. C’est cette même sensation que lorsqu’un orage approche, étendant ses ombres et sa colère sur les terres frémissantes. Pourtant, aussi loin que porte le regard, on ne voit pas le moindre nuage. Il n’y a que les étoiles qui brillent de cet éclat froid d’automne. La lune n’est pas encore levée. Ou déjà couchée. Elle n’existe plus. Elle n’est nulle part. Seule la Nuit est, constellée de points de lumière. De l’autre côté de l’estuaire, une chape de brume couvre l’horizon. On ne fait que distinguer les villes d’en face éclairées qu’elles sont par les lumières artificielles, blanches et rouges.
Le froid a tout recouvert. Dans la lande, le bruissement des bruyères a quelque chose de gelé. Le chemin semble halluciné, comme un rêve à chaque fois renouvelé et pourtant toujours identique. Des vapeurs glissent mollement sur le sol avant de s’élever dans les airs. Les souffles humains s’exhalent en volutes grisées. Le froid alourdit les sons. Pourtant, chaque voix est comme un poignard zébrant le silence glacé. Lire la suite

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Et vient le temps du silence !

Je me souviens du temps où j’ai été mort. Monté au ciel. Sans petites ailes ridicules et sans halo pâlichon. Juste avec ma pensée débarrassée de sa vieille carlingue. Je ne sais plus pourquoi mon corps m’avait abandonné, mais, le connaissant, ses raisons devaient être excellentes.
Devant moi, il y avait quelqu’un, ni Dieu ni Satan, ni ange ni démon, ni quoi que ce soit de ce genre-là. Une sorte d’immense miroir concave dont le point focal était l’univers.
– Ainsi donc, voici le Paradis, énonçai-je pour moi-même.
– Ce n’est pas le Paradis, répondit une voix. Il n’existe ni paradis ni enfer. Il n’y a que ceci : le jugement.
– Le Jugement Dernier ?
– Si on veut… Mais nulle trompette ne résonne. Aucun mort ne se relève. En cet instant commun à tous, en ce lieu où tout se retrouve, il n’y a que le dernier jugement.
– Et qui est le juge ?
– Chacun est son propre juge, défait de toute considération matérielle. Plus aucune justification ne compte : seules les conclusions comptent. Lire la suite

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Brève bruxelloise

Il est seize heure cinquante-trois, au carrefour du Parc de Bruxelles. À gauche, des voitures attendent. À droite, des voitures attendent. En face, des voitures attendent. Et derrière, des voitures attendent. Un peu partout, des piétons marchent en évitant les ombres froides du printemps. Des rires et des cris éclatent : le bruit de la vie. Lire la suite

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De motu

Vous l’aurez deviné, j’aime à parler du changement. Je me plais à penser que tout est changement et que rien n’est changement. C’est une notion qui, comme bien d’autres, existe sans exister. Il en va de même du mouvement : pour le percevoir, il faut s’en défaire. Pour se rendre compte du changement de tout ce qui nous entoure, il faut prendre de la distance. Faisant partie d’un processus, je ne dispose pas de l’objectivité nécessaire à sa perception.
Malgré tout, on peut arriver à percevoir des changements qui s’opèrent à une vitesse différente de la nôtre. On peut aussi choisir des repères qui changent particulièrement lentement. Pour se donner une idée et se rendre compte des forces qui agissent. Lire la suite

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Car

« Je pense donc je suis. »
Cogito ergo sequor.

Penser. Penser les couleurs. Penser l’ambiance. Penser le moment. Penser le lieu. Tout penser.
Pour dépenser. De l’argent. Le bel argent. Le doux argent. L’argent immaculé. Du métal contre plus de métal. Ce n’est que du temps solidifié. On en perd pour mieux en gagner.
Il s’agit ici de compenser. Ce vide que l’on creuse pour le mieux reboucher. La vie, ce n’est qu’une série de compensations. L’équilibre n’est jamais atteint. À tout moment, tout peut basculer. Tout le monde ne peut pas être heureux partout en même temps.
Vient le temps de surcompenser. Si un peu d’argent rend heureux, que fait beaucoup d’argent ? L’esprit ne se contente plus du nécessaire. Il lui faut plus : le superflu. Ce qui ne sert à rien est luxueux. Le luxe, c’est la vitrine sur le monde. Le trop-plein est signe de réussite. Les défauts de la pratique sont cachés par mille scintillements.
Toujours être récompensé. Pas de la façon qu’on croit. Par le jugement. Non le jugement divin, intemporel. Le jugement humain, historique. Celui qui donnera la réponse à la question. Cela valait-il la peine de détruire ciel, terre et mer pour un confort tout relatif ?
L’argent, dispensé. Les conseils, dispensés. Les soins, dispensés. L’inutile, évacué. L’égoïsme, oublié. Les idées, matérialisées.
Repensé, le système.

Suivre. Ne plus être. Suivre.
Poursuivre la mode, le temps qui passe, chercher à donner un sens. Consommer. Se jeter à corps perdu dans la société et demander grâce aux nouveaux dieux que nous avons créés à leur image. Des bouches pour avaler. Des gueules béantes.
Suivant l’humeur du siècle, se vêtir d’ors ou de diamants. Laisser les parures réfléchir. C’est un miroir déformant au travers duquel rien n’est laid. Humainement, c’est mourir. Socialement, c’est naître. Faire la lumière dans la nuit. Voir les ténèbres en plein jour.
Exécuter les ordres, ceux qui viennent de nulle part, qui viennent de partout, qui viennent de l’intérieur-même de cet être absurde et autonome qui habite en chacun. Exécuter les opposants à cette doctrine de la Vie. Et tant pis pour la vie si elle ne fait pas partie de cette doctrine. On la supprimera, au nom de la Vie.
Persécuter ceux qui vivent en dehors du monde. Le monde. Le seul qui existe. Celui hors duquel plus rien n’existe. Ils sont l’autre. Ils sont les parias. Pis qu’en bas. Hors. Et lorsqu’il n’y a plus d’ennemi, se poignarder ce ventre qui a toujours faim, qui veut du sang et de l’or. S’attaquer à cet intérieur si plein, puisque l’extérieur est devenu si vide.
Seconde après seconde, éternité après éternité, laisser passer le temps, jusqu’à la fin.
Ensuite ? Plus rien.

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Maux Doux

Il y a des signes qui ne trompent pas. Les jours raccourcissent. Les feuilles tombent aux arbres. Les corps se couvrent de couches innombrables de vêtements et imaginent mille autres choses pour se réchauffer. Les peaux disparaissent à la vue et l’on n’aperçoit plus qu’à peine une paire d’yeux coincée entre le bord d’un bonnet et les plis d’une écharpe. Les paroles s’échappent en nuages évanescents.
Le froid belge est particulier. En plus de tout ce que j’ai pu ressentir lors de quelques voyages, il y a ce vent que notre paysage sinueux freine si peu. Il rend les choses plus acérées et donne une saveur particulière à l’air que l’on respire. Les larmes en viennent aux yeux. Et il y a aussi cette humidité qui s’infiltre jusqu’aux os en gorgeant les cœurs. Il y a des épices rares qui appellent au voyage. Et pour ceux qui ne peuvent pas partir, il reste toujours les plaisirs que procurent un lit recouvert de couches épaisses de tissus. Et pour ceux qui ont le malheur de se lever tôt, il ne reste plus qu’à attendre le printemps qu’ils vivront alors comme une délivrance. Lire la suite

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