Histoire avant l’heure : Les dernières heures du chomage

Aujourd’hui, j’ai été exclu du chomage.
C’est dur. Moralement, c’est très dur. J’ai fait ce que je pouvais pour m’intégrer au monde de l’emploi. J’ai mème suivi de temps en temps des formations, souvent déconnectées du monde réel, afin de rajouter quelques lignes à mon curriculum vitae. C’était généralement sans grande conviction et plus pour faire plaisir à mes formateurs que pour mon propre plaisir. Mais mes efforts n’ont servi à rien. J’ai été exclu.
Psychologiquement, je vis cette exclusion comme un choc. Il ne s’agit pas seulement de la perte d’un revenu qui me permettait à peine de boucler le mois. C’est aussi le sentiment que je n’appartiens plus au mème monde que les autres. Cette exclusion, c’est aussi un rejet. Et comme dans tout rejet, il y a ici une violence humaine qui est acceptée inconsciemment par tous.J’ai été souvent tenté de prendre des antidépresseurs. Mais je savais bien que ça n’aurait rien résolu, que du contraire. Ce n’est pas en soignant les symptomes que l’on guérit une maladie. Durant ces longs mois, j’ai tenu le coup grace à ma petite amie, à ma famille et à mes amis. Et heureusement qu’ils étaient là. Car je me rends compte aujourd’hui que je ne faisais pas que me battre pour ma survie. Je me battais également contre le poids des conventions et contre une société qui ne voulait pas de moi.
Je pense qu’Ivan Illich, un philosophe de la fin du vingtième siècle, résume mieux la situation que moi :

La technologie moderne a décuplé le temps de l’homme pour agir, en confiant à la machine la fabrication. Le chômage est le résultat de cette modernisation : c’est l’oisiveté d’un homme pour qui il n’y a rien à « fabriquer » et qui ne sait pas quoi « faire », c’est-à-dire comment « agir ». Le chômage est la triste oisiveté d’un homme qui, au contraire d’Aristote, croit que fabriquer des choses, ce qu’il appelle travailler, est conforme à la morale et que l’oisiveté, par conséquent, est mauvaise.

Je suis oisif dans une société qui désapprouve l’oisiveté. Aujourd’hui, avoir c’est ètre. Aujourd’hui, faire c’est ètre. Je ne produis rien de matériel, donc je suis inutile. Je ne consomme pas, donc je ne suis pas. Voilà ce que chaque jour la société, par différents biais, certains extrèmement pernicieux, me répète, me murmure à l’oreille.

Bien sûr, en choisissant les études que j’ai décidé de suivre, je savais bien que trouver un boulot ne serait pas facile. Pensez donc : des sciences humaines ! Dans un monde où il n’y a de place que pour les connaissances techniques ou pour le savoirfaire manuel, je fais office de bète curieuse. Un poisson qui voudrait apprendre à marcher.
Et pourtant, en choisissant cette filière « formatrice » (alors que la mode est aux filières dites « professionnalisantes »), je savais ce que je faisais. Je voulais apprendre pour apprendre. Je voulais que le but final de mon éducation soit mon éducation.
Et j’ai appris. Pas seulement à l’université, mais également en dehors. Je ne me suis pas contenté de ce que m’offrait cette institution : je me suis penché à la fenètre qu’elle m’ouvrait et je me suis efforcé d’échapper aux quatre murs entre lesquels plus de vingt ans d’éducation m’avaient enfermé. Et j’ai découvert des horizons que je ne soupçonnais pas et derrière se cachent d’autres merveilles intellectuelles que je ne conçois pas.

Et je ne suis pas le seul à gouter à ce bonheur malheureux.

Aujourd’hui, en Belgique, soixante pourcents des jeunes de 18 à 27 ans sont sans emploi. Le gouvernement ne trouve pas de solution à cette situation, et pour cause : l’exemple de l’Espagne et de la Grèce nous a montré que les modèles du passé ne permettent pas de trouver de solution. Pour illustrer, on pourrait dire que c’est comme si, lors d’une coupure d’électricité, ils essayaient de rétablir le courant dans la maison sans vouloir toucher aux fusibles. Et en l’occurrence, les fusibles ici seraient inutiles : le problème vient de la centrale d’à coté qui est en train d’exploser.

Et puisque nos élus ne trouvent pas de solutions, les solutions trouvent d’autres gens plus ouverts à elles. Un peu partout dans le pays, on voit des communautés d’intérets émerger. Autour de l’emploi, mais aussi autour de l’art, de l’alimentation, des loisirs. Et tout fonctionne grace à l’internet. Les gens échangent au niveau local mais aussi au niveau global. Il est désormais possible de se passer des frontières. Certains disent mème que la notion de frontière devient chaque année un peu plus obsolète.
Comme la bulle immobilière a fini par éclater chez nous aussi, les squats se multiplient et la débrouille devient la règle. De mon coté, je suis retourné chez mes parents, qui ont eu la chance de partir en retraite cette année et dont la maison est payée. J’aide ma mère au jardin, j’accompagne mon père aux conférences qu’il donne.
Mais à mon age, il serait peut-ètre temps de se poser et de construire quelque chose. Puisque j’ai du temps pour moi, pourquoi ne pas travailler ? Je pourrais construire une maison. Oui, pourquoi pas.
Au final, cette exclusion du chomage est une bonne chose. Elle pourrait me permettre de me concentrer sur des choses vraiment importantes.

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Voilà ce qu’un citoyen du début du vingt-et-unième siècle aurait pu écrire sur son quotidien. Aujourd’hui, au vingt-deuxième siècle, il est impensable d’envisager la question de l’emploi ainsi. Mais à l’époque, les théories économiques soutenaient encore que le fait de travailler crée la valeur, et que c’est la richesse qui est générée par le travail. En d’autres termes, on croyait alors que plus on travaillait, plus on créait de richesse.
Il était d’ailleurs considéré comme immoral de ne pas travailler « de manière productive ». Pire : ceux qui ne sont pas productifs étaient considérés comme des « profiteurs ». Mais il y avait un problème : la productivité ne se mesure pas de manière universelle. La société d’il y a un siècle utilisait dès lors la richesse et le salaire comme étalon. Cela a entrainé que, de manière absurde, des financiers ou des rentiers oisifs mais riches ont longtemps été considérés comme très productifs, alors que des artistes aujourd’hui reconnus pour leur génie ou des travailleurs bénévoles étaient considérés comme des profiteurs.

Aujourd’hui, on sait que l’idée que le travail crée de la richesse n’a jamais été historiquement observée. On a même eu la preuve du contraire lors du crash de Wall Street en 1928 et de la crise de 2008 ! En ces occasions, on a observé que les crises économiques ont été déclenchées par des évènements purement comptables. Pourtant, les travailleurs étaient toujours là.
On a fini par comprendre que ce sont les richesses qui créent de l’emploi, et non le contraire. Et pourtant, il faudra attendre les années 2020 pour voir apparaitre les premières théories expliquant que le travail est source d’inégalité, de misère et de destruction et qu’il doit être limité au strict minimum.
En attendant, entre les années 1990 et 2020, sous prétexte de créer de la richesse, la classe politique investira des sommes colossales dans la création d’emploi. Dans ces dernières années, le système s’est mis à s’autoentretenir, la création d’emploi devenant un emploi en soi.

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9 réflexions sur “Histoire avant l’heure : Les dernières heures du chomage

  1. « on sait que l’idée que le travail crée de la richesse n’a jamais été historiquement observée. »

    Encore faut-il se mettre d’accord sur la portée de « créer de la richesse », mais quand bien même, cette affirmation semble creuse.

    « il faudra attendre les années 2020 pour voir apparaitre les premières théories expliquant que le travail est source d’inégalité »

    Ouch. Marx, Nietzsche, toussa…

    « sous prétexte de créer de la richesse, la classe politique investira des sommes colossales dans la création d’emploi »

    Et plus particulièrement en Belgique le Parti socialiste qui, récemment encore, a annoncé vouloir donner d’office un emploi aux jeunes. On ne sait pas lequel (compter les feuilles dans le bac de la photocopieuse peut compter comme un emploi à défaut de mieux) mais j’ai l’impression qu’ils confondent moyens et but recherché, par soucis électoraliste ou par stupidité.

    • Pour répondre au premier point, par « créer de la richesse », la phrase me semble juste : le travail ne crée pas de la richesse à partir de rien mais exploite des ressources pré-existantes (ne fut-ce que l’énergie des travailleurs) pour les transformer en quelque chose possédant une valeur quantifiable. Mais ce n’est pas le travail qui est à la source de cette richesse. Il n’est qu’un catalyseur d’énergies. Si les énergies sont nulles, le travail ne rendra rien. Un bon exemple avec un autre article de Ploum, à mon sens : http://ploum.net/creusez-un-trou/

      Concernant le deuxième point, nous sommes d’accord sur le fait que les théories existent depuis longtemps. On aurait pu dire « Il faudra attendre les années 2020 pour que soient prises en compte par la politique les théories expliquant que le travail est source d’inégalité », mais c’est peut-être un peu trop large.

      Enfin, pour ce qui est du troisième point, même si mon but n’est pas tellement de faire de la politique sur ce blog, on est d’accord sur le fait que le problème de la question de l’emploi est généralement un faux problème et que les solutions apportées sont souvent de la poudre jetée aux yeux du public.

  2. hello Alexis,
    chouette réflexion. Je t’inviterais à creuser la différence entre travail et emploi. Le travail, au sens d’action sur le monde ou sur soi-même, est créateur de la valeur. L’emploi en est une subversion (au sens où le travail de l’employé est mis au service du profit qu’en tirera l’employeur – l’épanouissement personnel et l’utilité collective étant relégués à l’arrière plan). Travailler hors emploi, comme tu le fais sur ce blog par exemple (et comme je le fais en te répondant 😉 ) crée, oui, de la valeur. Reste à revendiquer que cette production de valeur soit reconnue. C’est l’enjeu des débats actuel sur le revenu de base, ou le salaire à vie (voir le travail de Réseau Salariat). Bien à toi, S

    • De façon très personnelle, je considère que le travail a une valeur négative, par essence. Sur le travail sous toutes ses formes, je ne peux que conseiller la conférence gesticulée de Franck Lepage et Gaël Tanguy : https://www.youtube.com/watch?v=cqIcOaKAX4k
      Je vais jeter un oeil sur l’idée du salaire à vie, que je ne connais pas. Par contre, je suis fervent partisan de l’idée de revenu de base 😉

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