Supplique printanière

Oh ! je t’en supplie, n’oublie pas de rire !
Je sais que ce n’est pas toujours facile et que le monde ne s’y prête guère. Parfois, c’est bien normal, on aurait envie de baisser les armes. Je sais toutes les horreurs de la Terre. On voudrait se laisser aller aux larmes. On voudrait laisser la tristesse envahir notre âme, qu’elle nous inonde et éteigne toute flamme. Heureusement, il survit toujours une étincelle. Lire la suite

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La Corneille et le Goupil

Ésope parle d’un morceau de viande volée. La Fontaine raconte l’histoire d’un fromage. Tous deux transcrivent l’histoire d’un corbeau trop orgueilleux lâchant sa proie pour faire entendre sa voix à un renard. Celui-ci s’en empare et, loin de se contenter du fruit de son larçin, raille celui qu’il a grugé en ces mots fameux chez La Fontaine : « Mon bon Monsieur, / Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l’écoute : / Cette leçon vaut bien un fromage sans doute. »

« Cette fable est une leçon pour les sots », précise Ésope.

Dans les deux cas, le message est clair : méfiez-vous des flatteurs, ils sont souvent intéressés et celui qui les écoute risque d’y perdre des plumes. Lire la suite

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La Source Imbue (deuxième partie)

Sous les épaisses frondaisons, dans cette forêt sombre où ne perçaient aucun rayon, tous les sons et bruits étaient en même temps étouffés et amplifiés. Dans la lumière d’ambre, le frémissement de branches dérangées par un animal en fuite prenait des allures d’armée en campagne. Le plus petit chant d’oiseau devenait un murmure angoissant.
Cela faisait des heures que le chevalier avait quitté la maison du vieux seigneur. Peut-être même des jours. Le temps lui-même s’alentissait, comme pris dans la sève. L’horizon était barré de multitudes d’arbres. Le monde se résumait désormais à des verticales. Pour Od, habitué aux grandes étendues, c’était autant de barreaux à la fenêtre de son regard.
C’était une forêt ancienne ; pas un de ces bosquets que l’on trouve de nos jours dans nos régions. Inconsciemment, on comprenait que l’être humain n’avait pas ici son mot à dire. Tout échappait ici à la compréhension : s’il existait un ordre, il n’obéissait à aucune loi connue. Lire la suite

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La Source Imbue (première partie)

Les chevaliers sont des êtres hybrides évoluant dans un monde ambigü.
Il est admis que les aventures de chevaliers se déroulent dans un espace et dans un temps qui ne concernent qu’eux. Ils vivent encore aujourd’hui entre les pages qui les renferment en elles. Ils vivront sans doute encore bien après les lecteurs d’aujourd’hui. Ils vivent tous sous le règne d’Arthur, roi mythique dont on ne sait ni s’il a été vivant ni s’il est mort. À la frontière de la vie et de la mort, mais aussi entre réalité et fiction, leurs exploits appartiennent à la réalité autant qu’au merveilleux. En cela, il y a effectivement une magie qui accompagne les faits de chevalerie.
Cette magie appartient elle-même à plusieurs mondes, entre christianisme et paganisme. Et pour cause : souvent la matière païenne pré-existante a été récupérée par de grands auteurs de religion chrétienne. Ce métissage de cultures forme une trame incohérente et complexe. Parce qu’ils appartiennent au monde de la fiction, leurs histoires sont multiples. La vie d’un chevalier n’appartient pas à l’auteur de ses aventures. Elle appartient au lecteur qui en fera ce qu’il voudra.
Autre magie des récits de chevalerie. Il existe autant de récits que de lecteurs. Et tous sont différents. Et tous sont vrais, parce que la fiction s’affranchit de bien des règles qui régissent la réalité. Réalité qui est parfois bien plus fragile qu’on ne le pense.

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Histoire avant l’heure : Les dernières heures du chomage

Aujourd’hui, j’ai été exclu du chomage.
C’est dur. Moralement, c’est très dur. J’ai fait ce que je pouvais pour m’intégrer au monde de l’emploi. J’ai mème suivi de temps en temps des formations, souvent déconnectées du monde réel, afin de rajouter quelques lignes à mon curriculum vitae. C’était généralement sans grande conviction et plus pour faire plaisir à mes formateurs que pour mon propre plaisir. Mais mes efforts n’ont servi à rien. J’ai été exclu.
Psychologiquement, je vis cette exclusion comme un choc. Il ne s’agit pas seulement de la perte d’un revenu qui me permettait à peine de boucler le mois. C’est aussi le sentiment que je n’appartiens plus au mème monde que les autres. Cette exclusion, c’est aussi un rejet. Et comme dans tout rejet, il y a ici une violence humaine qui est acceptée inconsciemment par tous. Lire la suite

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Le Pays des Lanternes

J’étais presque pas ivre. Peut-être un peu joyeux. Faut dire qu’il était pas tard. Il était à peine une heure ou deux. J’avais entendu des cloches sèches sonner au loin. Il faisait un peu froid, dehors. Le vent qui soufflait suffisait à me faire frissonner. De mes lèvres s’exhalaient des brumes alcoolisées. On m’avait jeté hors du pub. Il était déjà le moment de rentrer chez moi. Je me sentais comme perdu en un pays étranger. J’avais à peine eu le temps de goûter quelques verres de cet or liquide qu’ils appellent whisky.
Entre les parois de pierre qui ondulaient légèrement, je me frayais un chemin. Les rues étaient parcourues de groupes de gens. Ils étaient dans une situation identique à la mienne et cherchaient un nouveau point d’ancrage, sans doute pour mieux repartir à la dérive. Je les laissais là où ils étaient, me désintéressant de mes frères humains. Mon monde s’enveloppait dans un grand manteau d’indifférence qui me tenait aussi chaud que les fourrures les plus épaisses.
Je marchais. J’avais l’impression d’aller plus vite que jamais. L’air était devenu épais. Il glissait le long de mes joues sur lesquelles avaient coulé quelques larmes, à cause du gel mordant de la nuit. En un instant, la vibration d’une ambulance m’était passée dans l’oreille, me privant du peu de sens qu’il me restait, pour s’évanouir dans la nuit noire. Mes pensées avaient déserté mes deux hémisphères, préférant se lover dans des parties moins honorables de mon âme.

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Vertige

Dans quelques semaines, j’aurai vingt-quatre ans. Dans quelques mois, j’en aurai vingt-cinq. Dans quelques années, j’en aurai trente. Dans quelques décennies, je serai mort. Dans quelques siècles, j’aurai été oublié.
Et pourtant. Et pourtant, je suis toujours là face à mon écran, assemblant des mots et des pensées à l’envers et à l’endroit. Et pourtant, je suis toujours là : je n’ai pas peur de cette fin qui s’amène, qui s’approche inéluctablement.
D’ailleurs, que pourrais-je donc faire ? Fuir ? Fuir hors du temps ? Dans les narcotiques, m’engourdir dans des sommeils artificiels en attendant le sommeil absolu ? Je n’en ai pas besoin : j’ai déjà mes petites drogues qui me tiennent éloigné de la réalité. J’ai la musique, j’ai la lecture, j’ai des films, et enfin j’ai ses bras à Elle, dans lesquels je peux tout oublier.
C’est que, passé l’envie de fuir, parce qu’on a compris que ça ne servait à rien, il vient l’envie de se poser des questions : déjà, pourquoi fuir ? Pour aller où ? Il n’y a nulle part d’autre où aller. Bien. Donc, on ne peut rien faire d’autre que d’attendre l’inexorable. Une fois qu’on a compris que les questions restent le plus souvent sans réponse, on peut prendre le temps de s’arrêter et de réfléchir.
Mais… Dès lors… Réfléchir à quoi ? Lire la suite

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