Lunaire Quadridécan

Il faut s’imaginer la vie non comme elle est
mais comme elle devrait être. Puis, s’attarder parfois
sur les petits moments qui passent trop souvent
inaperçus dans ce grand tout où l’on est rien.

Voilà pour la sagesse : quatre vers pas mal faits, qui sonnent presque juste, alexandrins je crois ; enfin, ça y ressemble, d’assez loin, sûrement. En tout cas, selon moi, ils sonnent vraiment bien. Comment dire ? je sais pas, j’ai envie… je voudrais juste quelques instants que je prendrais pour moi, pour respirer, ouvrir les yeux, vivre un moment. Il le faut, puisqu’on meurt quand même à la fin.
Il faut qu’on s’arrête sur la route, en forêt, et qu’on lâche un sourire, les sens tout en émoi, quand passe une bestiole, un machin pas bien grand, une souris ou je ne sais quoi qui ne sait rien des humains. Ç’a lieu dans une forêt, j’ai dit. Il y fait frais et même, en plein hiver, il peut y faire froid. Pourtant, elle, elle s’en fout : elle fouille et, en grattant, elle fait un peu de bruit, comme une petite main. Je me penche sur elle, je m’arrête et me tais ; je retiens mon souffle, je compte jusqu’à trois et le temps s’étire sous le poids des grattements. Tout contemplatif, j’en oublie mon traintrain. La tête vide, je lève les yeux, niais, et je reprends conscience des autos, du fracas horrible de la ville qui me vrille les tympans. Tout à coup, j’ai besoin d’aller dormir un brin. Quand je m’ensommeille, je découvre la paix que procure parfois la douceur de bons draps. Je ne veux plus bouger. Je veux juste, un instant, oublier que le monde est monde, que l’homme est vain. Puis, je veux m’enfoncer dans des tréfonds épais d’où je ne sortirais qu’à grand peine, malgré moi, pour vider mes tripes, pour les remplir souvent. Je sais que c’est idiot, mais je rêve au matin d’être encore endormi.
J’en ai assez, tu sais ? On est tellement nombreux sur terre que quelque fois je me dis qu’enfin, sans moi, ça changerait pas tellement les choses. Puis je me dis que je vis, que c’est pas rien. Il faudrait pas mourir. Pas tout de suite, en fait. Il faudrait avoir le temps de dire adieu, le droit, et ben, de vivre assez pour embrasser les gens qu’on aime et qu’on quitte. Alors, je vis, putain, parfois juste pour ceux qui meurent trop tôt, c’est vrai. Enfin, j’écris aussi, j’oublie tout : eux, vous, moi. J’oublie la société qui n’avance pas vraiment, qui tourne en rond et qui tourne encore, sans fin. Je m’enfonce en pensée dans une vie de projets, dans un fauteuil d’idées confortable, vrai roi de terres immenses où j’erre pauvrement, imaginant, réfléchissant, parfois en vain. Pendant quelques années, j’aimerais vivre en paix, mais pour ça, il faudrait sans doute changer les lois qui font l’homme mauvais, le rendent méchant et tellement médiocre qu’il en est malsain.

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