{"id":365,"date":"2014-05-01T22:53:41","date_gmt":"2014-05-01T22:53:41","guid":{"rendered":"http:\/\/inspirationdesurvie.net\/blog\/?p=365"},"modified":"2015-08-23T12:28:54","modified_gmt":"2015-08-23T12:28:54","slug":"agrumes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/inspirationdesurvie.net\/blog\/agrumes\/","title":{"rendered":"Agrumes"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Le jeune \u00c1lamo ressemblait \u00e0 bien d&rsquo;autres jeunes de son \u00e2ge. \u00c0 vingt-cinq ans, il avait un dipl\u00f4me universitaire et \u00e9tait au ch\u00f4mage. Il ne s&rsquo;en faisait pas pour autant. Il avait l&rsquo;insouciance \u2013 d&rsquo;aucuns disent le cynisme \u2013 de sa g\u00e9n\u00e9ration. Il savait que les beaux jours \u00e9taient partis et ne reviendraient plus, que le plein emploi \u00e9tait un \u00c9den dans lequel avaient v\u00e9cu ses parents, mais dont seul le souvenir existait encore. Que le temps des cerises \u00e9tait pass\u00e9. Mais de tout cela, il s&rsquo;en foutait.<br \/>\nIl savait que le travail n&rsquo;\u00e9tait que du temps transform\u00e9 en argent par quelque proc\u00e9d\u00e9 alchimique dont il ne comprenait pas toutes les subtilit\u00e9s. Mais ce qu&rsquo;il savait, c&rsquo;est que, de temps, il n&rsquo;en manquait pas. Il avait tout le temps du monde et s&rsquo;effor\u00e7ait de le d\u00e9penser avec parcimonie.<br \/>\nIl passait donc ses journ\u00e9es \u00e0 marcher dans les rues de sa ville, attendant de tomber sur des connaissances pour boire le mat\u00e9 avec eux. Parfois, il discutait d&rsquo;ami en ami sur n&rsquo;importe quel sujet. Parfois, il l\u00e9zardait au soleil. Parfois, il s&rsquo;arr\u00eatait au milieu de nulle part pour savourer le go\u00fbt des secondes qui d\u00e9filaient face \u00e0 lui. Il les comptait sur ses doigts en silence avant de repartir vadrouiller d&rsquo;un pas \u00e9gal.<br \/>\nMais ce qu&rsquo;il aimait par-dessus tout, c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;aller se promener dans les parcs, dans les bois ou dans les for\u00eats juste avant les pluies chaudes d&rsquo;\u00e9t\u00e9. Quand il sentait en lui qu&rsquo;une averse se pr\u00e9parait, il partait \u00e0 la recherche d&rsquo;un arbre au feuillage dru qui lui pourrait lui servir d&rsquo;abri. Il \u00e9coutait les premi\u00e8res gouttes de pluie tomber au sol. Il fermait les yeux et humait l&rsquo;air se gorger d&rsquo;eau. Il go\u00fbtait ce plaisir d\u00e9licat avec d\u00e9lectation. Souvent, il s&rsquo;assoupissait, berc\u00e9 par toutes ces sensations, heureux comme avec une femme.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait une s\u0153ur qui vendait des fruits dans le centre de la ville. Elle avait fait sa sp\u00e9cialit\u00e9 des agrumes et \u00e9tait connue dans toute la r\u00e9gion pour ses oranges, ses citrons et ses pamplemousses, ainsi que pour ses cl\u00e9mentines, ses mandarines et ses tangerines, mais aussi pour ses pomelos, ses bergamotes et ses c\u00e9drats, et cetera.<br \/>\nIl venait l&rsquo;aider \u00e0 installer ses \u00e9tals, au petit matin. Lorsqu&rsquo;il avait finit, il partait en emportant un fruit qu&rsquo;il gardait dans sa poche toute la journ\u00e9e. \u00c0 l&rsquo;heure la plus chaude, il s&rsquo;arr\u00eatait sur un banc et s&rsquo;installait comme pour un festin.<br \/>\nIl plantait alors son couteau dans la chair de l&rsquo;agrume pour le couper en deux. Ensuite, il coupait chacune des moiti\u00e9s afin d&rsquo;avoir quatre quarts. Il prenait un certain plaisir \u00e0 mener l&rsquo;op\u00e9ration sans g\u00e2cher la moindre goutte de jus. Il mangeait toujours le premier quart en prenant tout son temps, avec d\u00e9lectation.<br \/>\nIl attendait ensuite quelques instants avant de se jeter sur le deuxi\u00e8me quart, seulement parce qu&rsquo;il voulait faire durer le plaisir. Il mordait alors \u00e0 pleine dents dans la pulpe et engloutissait le tout en quelques secondes. L&rsquo;acidit\u00e9 lui br\u00fblait la pointe de la langue, mais il ne pouvait pas s&#8217;emp\u00eacher de d\u00e9vorer ce deuxi\u00e8me quart avec empressement. Il ne voulait pas laisser le premier quart seul et se d\u00e9p\u00eachait de lui donner de la compagnie.<br \/>\nIl patientait alors un peu avant de reprendre sa d\u00e9gustation. Il tendait tout son corps, offert au soleil dont les rayons lui chauffait l&rsquo;\u00e2me. Pour peu, on l&rsquo;aurait cru en pri\u00e8re. Invariablement, il se d\u00e9senivrait pour revenir \u00e0 la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du fruit.<br \/>\nIl passait le couteau entre la peau et la pulpe du troisi\u00e8me quart. Il s\u00e9parait avec douceur l&rsquo;une de l&rsquo;autre, puis mangeait le fruit quartier par quartier. Ensuite, il passait les dents contre la peau pour racler ce qui n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9.<br \/>\nIl prenait alors le dernier quart entre deux doigts et le posait contre ses l\u00e8vres. Il aspirait doucement le jus du fruit, pressant sa bouche contre la pulpe. Il pressait le dernier quart contre sa bouche et go\u00fbtait la saveur du fruit goutte par goutte. C&rsquo;\u00e9tait frais et bon comme un baiser.<br \/>\nQuand il avait enfin termin\u00e9, il poussait un soupir de satisfaction et se passait la langue sur les l\u00e8vres pour retrouver juste un instant le go\u00fbt sucr\u00e9. Il vivait ainsi, jour apr\u00e8s jour, sans que jamais il ne s&rsquo;ennuie. Chaque jour \u00e9tait diff\u00e9rent et ressemblait pourtant au pr\u00e9c\u00e9dent. Un air de paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour qu&rsquo;il \u00e9tait dans une petite ruelle ombrag\u00e9e, fuyant la canicule qui s&rsquo;\u00e9tait abattue sur la ville, il se livra \u00e0 son rituel m\u00e9ridien. Il planta son couteau dans l&rsquo;orange sanguine qu&rsquo;il tenait en main. Un cri le fit sursauter. Trois gouttes tomb\u00e8rent sur le marbre blanc d&rsquo;un perron. Le jeune \u00c1lamo fixa du regard ces gouttes rouges sur la pierre. Le spectacle lui fit un effet tellement bizarre qu&rsquo;il en l\u00e2cha le fruit qui roula plus loin, sans qu&rsquo;il s&rsquo;en soucie. Il ne savait pas pourquoi, mais ce spectacle le troublait. Il sentait que cette sc\u00e8ne ne lui appartenaient pas. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;un autre que lui qui vivait cet instant. Il avait l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre soudainement \u00e9tranger \u00e0 lui-m\u00eame. Il se noyait en-dedans lui, submerg\u00e9 par des sentiments qu&rsquo;il ne reconnaissait pas. Il essayait d&rsquo;attraper les bords de sa pens\u00e9e, comme d&rsquo;autres essaient d&rsquo;\u00e9treindre de la fum\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une main se posa sur son \u00e9paule. Elle \u00e9tait l\u00e9g\u00e8re comme un oiseau. Malgr\u00e9 tout, elle exer\u00e7ait une faible pression. Il entendait confus\u00e9ment une voix qui lui parlait \u00e0 l&rsquo;oreille mais ne comprenait pas le sens des paroles prononc\u00e9es. Il leva sa main pour chasser celle qui ne lui appartenait pas. Il ne fit qu&rsquo;amorcer son mouvement\u00a0: deux autres paires se saisirent de lui et le plaqu\u00e8rent au sol. Ses yeux se retrouv\u00e8rent \u00e0 quelques centim\u00e8tres des gouttes sur le sol.<br \/>\nIl refit surface. Il vit un peu plus loin des hommes et des femmes affair\u00e9s autour d&rsquo;une silhouette \u00e9tendue, immobile. L&rsquo;\u00e9clat de la lame de son couteau l&rsquo;\u00e9blouit un instant. Rapidement, il comprit. Il y avait ce corps sans vie, lui, son couteau et les trois gouttes, couleur sang.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis cet \u00e9v\u00e8nement, on remettait chaque matin au prisonnier \u00c1lamo un fruit que lui apportait sa s\u0153ur. Cela faisait des ann\u00e9es qu&rsquo;elle accomplissait ce rituel avant d&rsquo;aller installer seule ses \u00e9tals en ville. Lui, il gardait l&rsquo;agrume \u00e0 l&rsquo;ombre fraiche de sa cellule jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le soleil atteigne son z\u00e9nith. \u00c0 ce moment seulement, il la pelait pour ensuite en d\u00e9guster la chair et le jus dont il ne perdait pas une goutte. C&rsquo;\u00e9tait sa fa\u00e7on \u00e0 lui de s&rsquo;\u00e9vader de sa cage.<br \/>\nLe reste de sa journ\u00e9e, il le passait \u00e0 observer les all\u00e9es et venues des passants un peu plus libres que lui. La prison se trouvait l\u00e9g\u00e8rement en surplomb et dominait une partie de la cit\u00e9 grouillante. Il passait son temps \u00e0 r\u00e9aliser des sculptures dans du bois d&rsquo;oranger, des figurines de chevaux ail\u00e9s dont la vente assurait son g\u00eete et son couvert. Il travaillait sur ses cr\u00e9ations jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la chaleur moite du soleil couchant lui touche le front.<br \/>\n\u00c0 ce moment-l\u00e0, il \u00e9tait temps pour lui de donner cours aux autres prisonniers. Il enseignait la philosophie. Parfois, c&rsquo;est quand les corps sont enferm\u00e9s que les esprits s&rsquo;ouvrent aux id\u00e9es. Il aimait les longues discussions qu&rsquo;il pouvait avoir au sujet de la nature de l&rsquo;\u00eatre et de la pr\u00e9destination. La question du bien et du mal dans une prison avait des \u00e9chos fascinants. Certains allaient jusqu&rsquo;\u00e0 nier ces deux notions pour leur pr\u00e9f\u00e9rer celle d&rsquo;\u00e9thique, bien plus complexe encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi allait la vie de condamn\u00e9. Une vie pas pire qu&rsquo;une autre, \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir. Peut-\u00eatre moins pire que la vie de ch\u00f4meur. D&rsquo;une marge \u00e0 l&rsquo;autre, il ne voyait pas de diff\u00e9rence majeure. Non. Ce qui manquait le plus au prisonnier \u00c1lamo, c&rsquo;\u00e9taient les balades dans les for\u00eats, ses pieds nus foulant le sol mouill\u00e9 par les pluies d&rsquo;\u00e9t\u00e9. Depuis de nombreuses saisons d\u00e9j\u00e0, il devait se contenter de l&rsquo;odeur des gouttes sur les mousses gorg\u00e9es de soleil. Dans ces moments-l\u00e0, un sentiment de nostalgie se saisissait de lui.<br \/>\nTout bascula le jour o\u00f9 l&rsquo;on transf\u00e9ra \u00c1lamo dans une cellule qui donnait directement sur la rue. Prisonnier mod\u00e8le, n&rsquo;ayant jamais tent\u00e9 de se soustraire \u00e0 sa condition, acceptant avec une r\u00e9signation exemplaire sa peine, ses ge\u00f4liers le r\u00e9compensaient en se montrant bienveillants envers lui. Dor\u00e9navant, il disposait m\u00eame d&rsquo;un couteau aiguis\u00e9 pour travailler le bois. Il \u00e9tait presque heureux. M\u00eame les jours de pluie lui devenaient plus supportables.<br \/>\nPourtant, un jour, au matin d&rsquo;une pluie particuli\u00e8rement agr\u00e9able, sa s\u0153ur laissa un agrume diff\u00e9rent de ceux qu&rsquo;elle apportait habituellement. Depuis la veille, on ne trouvait plus la moindre orange dans tout le pays\u00a0: on les revendait neuf fois plus cher aux Europ\u00e9ens. Les oranges \u00e9taient d\u00e9sormais un luxe que plus personne ici n&rsquo;avait les moyens de s&rsquo;offrir.<br \/>\nOn lui remit le fruit. Il l&rsquo;avait en main lorsque la pluie tomba. Il ne r\u00e9sista pas et s&rsquo;enfuit. Gr\u00e2ce \u00e0 cette lime apport\u00e9e par sa s\u0153ur.<\/p>\n<p class=\"wp-flattr-button\"><a class=\"FlattrButton\" style=\"display:none;\" href=\"https:\/\/inspirationdesurvie.net\/blog\/agrumes\/\" title=\" Agrumes\" rev=\"flattr;uid:Alexis_Ids;language:fr_FR;category:text;tags:Agrume,Citron,Orange,Pluie,Prisonnier,Soleil,blog;popout:0;button:compact;\">Le jeune \u00c1lamo ressemblait \u00e0 bien d&rsquo;autres jeunes de son \u00e2ge. \u00c0 vingt-cinq ans, il avait un dipl\u00f4me universitaire et \u00e9tait au ch\u00f4mage. Il ne s&rsquo;en faisait pas pour autant....<\/a><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le jeune \u00c1lamo ressemblait \u00e0 bien d&rsquo;autres jeunes de son \u00e2ge. \u00c0 vingt-cinq ans, il avait un dipl\u00f4me universitaire et \u00e9tait au ch\u00f4mage. Il ne s&rsquo;en faisait pas pour autant. Il avait l&rsquo;insouciance \u2013 d&rsquo;aucuns disent le cynisme \u2013 de sa g\u00e9n\u00e9ration. 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