Tristan

Ce jour-là, Tristan s’était une nouvelle fois exilé afin d’oublier Iseut, celle qu’il aimait malgré lui. Il était dans une retraite secrète, loin des femmes qui, toutes, lui rappelaient par certains aspects celle qui lui manquait tant. Il regardait la nuit, et ses étoiles qui brillaient sans discontinuer depuis qu’il était né et qui brilleraient encore lorsque son nom ne serait plus prononcé par aucune voix. Ses yeux accoutumés à l’obscurité se posèrent sur l’âtre à côté de lui.
Sa vision se remplit de lumière. Ces flammes qui dansaient, tellement brillantes, le renvoyaient devant la dame de son cœur, sans qu’elle ne soit là. Il croyait pouvoir sentir son odeur de cannelle et de camphre. Il croyait pouvoir la serrer dans ses bras et joindre ses lèvres aux siennes. Il croyait pouvoir entendre son rire, doux comme le chant des oiseaux qu’on entend que là-bas, où le soleil brille plus longtemps et plus fort qu’en nos contrées. Il essaya de se jeter sur elle mais ne put y parvenir. Ce qu’il avait pris pour l’étincelle de son regard, ce n’était que le feu qui brûlait en face de lui, dont les flammes dansaient sans le réchauffer.

Car malgré tous les vœux de Tristan, son amante n’était pas là. Elle se trouvait à mille lieues de lui. Elle aussi pleurait d’être loin de celui qu’elle aimait. Elle revenait du souper, lors duquel elle avait été assise à côté d’un homme qu’elle n’aimait pas mais à qui elle avait été mariée. Après le repas, elle était allé pleurer dans sa chambre, pleurant sur son sort et sa vie, faite de chagrin. Elle était loin de Tristan et ne se sentait pas vivre. Il n’y avait que lorsqu’il était à ses côté, lorsqu’il était assez proche pour qu’elle sente son souffle chaud contre son cou, qu’elle était parfaitement heureuse.
Les deux amants séparés versaient des larmes froides qui allaient s’écraser sur le sol tandis qu’ils maudissaient le philtre qui les avait liés à jamais. Alors qu’ils poussaient au même moment, à tant de lieues de distance, un soupir si profond qu’ils étaient prêts d’en mourir, les gouttes salines se mirent à briller d’une lumière pâline. Dans cette lumière se forma une silhouette fantastique qui se dressa devant chacun d’eux. Très lentement, elle les salua d’une courte révérence et se redressa, semblant attendre.
Au même moment, Tristan et Iseut eurent ces mêmes mots :
– Qui êtes-vous ?
– Je suis celle que vous avez convoqué par vos pleurs, vous qui êtes liés par la magie des amants. Je suis celle qui se trouve au bord du monde et qui peux tout, grâce à la magie des mots que l’on prononce à voix haute et à voix basse. Je suis celle derrière les murmures et les cris. Je suis le silence et le bruit. Je suis celle aux mille noms dont aucun n’est jamais prononcé. Je suis celle qui a le pouvoir de vous guérir du mal qui vous ronge, si vous le voulez.
– Comment ?
– Il n’existe pas de sortilège que l’on ne peut briser. Pour vaincre celui-ci, il me faut les larmes que vous versez sur votre malheur, mais également des mots puissants. Vous les trouverez en vous, attendant d’être dits. Il suffit qu’ils jaillissent dans l’air pour mettre fin à cet amour et ce qu’il vous apporte. Cherchez-les et ils vous viendront.
Quelques secondes passent tandis que la Terre s’arrête de tourner. Puis :
– Je veux que cette souffrance cesse !
Sitôt les mots eurent été lancés, la femme disparut en s’effaçant du monde, comme un long rêve qui se dissipe dans les brumes du matin. Les deux êtres avaient dans les mains une fiole de verre remplie d’un liquide transparent. L’objet scintillait entre leurs mains. D’un même geste, ils l’ouvrirent et le portèrent à leur bouche. Cela avait un goût amer, comme un regret qu’on n’avoue pas. La dernière goutte s’écoula et tous deux s’effondrèrent au même instant.
Ils étaient enfin libérés.

Quelques temps plus tard, un homme marchait dans le paysage dévasté du bord du monde. Il titubait, trébuchait et tremblait. Il avait le visage crasseux et portait une barbe grise de saleté. Ses yeux se perdaient en dedans-lui, comme s’il était aveugle à ce qui l’entourait. Par miracle, il atteignit une maison et se tint devant la porte. Il n’avait plus la force de frapper et restait là à fixer ce dernier obstacle qu’il ne parvenait pas à franchir. Finalement, il se laissa tomber et s’adossa au bois. La tête dans ses mains, il commença à pleurer doucement, comme la pluie commence à tomber. Et comme celle-ci annonce parfois le tonnerre, il se mit à rugir des mots sans consonnes. Le cri se termina en sanglot et il resta ainsi sans plus bouger.
Le soleil déclinait et couvrait les landes infinies d’une lumière d’or. L’œil dans le vague, l’homme restait sans bouger. Une dernière larme vint perler au coin de son œil, puis rouler le long de ses joues creusées par le passage de milliers de semblables. Elle se perdit dans les poils de sa barbe puis alla finir sa course sur le sol.
Une silhouette se tenait désormais en face de Tristan. C’était la même que celle qui s’était dressée jadis devant lui pour mettre fin à son tourment. Il la vit et articula quelques mots :
– Rendez-moi…
– Te rendre quoi, vieux fou ?
– Ce sentiment que vous m’avez pris et qui me rendait vivant… Malgré toutes les épreuves que j’ai traversées, malgré toutes les peines et toutes les tristesses que j’ai vécues, cet amour me faisait avancer. C’était un soleil qui, s’il me brûlait la peau et m’aveuglait parfois, me réchauffait le cœur et le corps, et qui me permettait de voir les couleurs du monde. Aujourd’hui, il fait nuit et je ne vois plus rien et j’ai froid et j’ai peur que la nuit continue jusqu’à la fin de ma vie.
« Après que j’ai bu le breuvage que vous m’avez donné, j’ai senti mon amour pour elle s’effacer de mon être. J’ai voulu la revoir. Pour en être sûr. J’ai été jusqu’à la cour de mon oncle, le roi Marc, et je l’ai vue. Elle n’était plus rien pour moi et je n’étais plus rien pour elle. J’en ai éprouvé une grande joie et je m’en suis allé.
« Et c’est là que je me suis rendu compte du grand vide qu’il y avait désormais en moi et que rien ne pouvait combler. Je n’étais plus que la moitié de moi-même. Peu à peu, j’ai perdu le goût de la vie. Maintenant que mes pensées n’étaient plus tournées vers elle, elles se dirigeaient vers le néant d’une vie sans elle. J’ai vu ces ténèbres et la folie s’est emparée de moi. Je ne me souviens de rien si ce n’est d’avoir marché sans m’arrêter pour vous retrouver et refaire ce qui a été défait. »
La femme rit doucement, d’un rire si lent, à glacer les sangs.
– Le philtre que je t’ai donné ne contenait aucune magie, Tristan ! Tout comme celui que vous aviez bu ensemble sur le bateau qui vous ramenait à ton oncle Marc. Il n’était rien d’autre qu’un prétexte dont vous vous êtes saisis. Quand vous m’avez convoquée, je vous ai donné la liberté. Tu aurais préféré vivre malheureux, dans l’espoir que la mort vous délivre ? Tu es terrifié par cette liberté.
« Tu as fixé le soleil trop longtemps et tu es ébloui et tu as peur. Mais il ne fait pas nuit sur ton cœur. Pas encore. Tu peux encore rallumer en toi ces feux qui écartent l’obscurité.
« Quoi que tu décides, cette décision est tienne, maintenant. »
Et la femme s’évapora dans les derniers rayons du soleil. La nuit tombait sur Tristan qui était seul et qui regardait la nuit, et ses étoiles qui brillaient sans discontinuer depuis qu’il était né et qui brilleraient encore lorsque son nom ne serait plus prononcé par aucune voix.

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