Dans les nues

Ghlin. Tandis que glisse la pluie glacée sur les flâneurs du matin, un homme s’englue dans la boue à quelques kilomètres de toute maison.. Enveloppé dans de trop nombreuses couches de vêtements, il peine sur le chemin de terre, pieds nus. Rythmant sa marche, une bourse qu’on ne devine qu’à peine tinte à chaque pas. Sous sa capuche, on devine plus qu’on ne la voit une peau hâlée. Le front est barré de cheveux noirs trempés, retombant en paquets devant des yeux tout aussi noirs. Perdu dans les brumes exhalées par une bouche large aux lèvres plates, son nez épaté renifle fréquemment.
L’homme regarde à gauche puis regarde à droite. Il aperçoit au loin la route qu’il va devoir suivre pour parvenir jusqu’à sa destination. Il se remet en marche. C’est pour lui la première fois qu’il peut observer cette campagne wallonne de ses propres yeux. Ni la boue ni la pluie ne le font déchanter. Ces étendues de terres le laissent ébahi. Parvenu sur une route goudronnée parcourue de trous maintenant remplis d’eau, il s’émerveille face au spectacle des arbres qui dansent derrière le rideau aquatique.
En Belgique, même la pluie finit par s’arrêter de tomber. Le ciel a versé de dernières gouttes discrètes. Le voyageur se défait de sa capuche et pousse un soupir de soulagement. Il sort une carte qu’il tenait jusque là sous son manteau. Il observe les environs et cherche des repères. Après quelques instants, sa mine soucieuse s’illumine.Entamant une chanson sans paroles, il se met en chemin. Il parcourt l’asphalte détrempé à pas maladroits. Sa marche est accompagnée par le tintement régulier des pièces sur sa jambe. Quelques oiseaux piaillent dans le matin humide.
Dans le lointain se profile une vieille ferme imposante, basse et longue. Petit à petit, il s’en approche jusqu’à cogner à la porte. Le soleil arrive avec lui. Un long silence suit. Puis, il y a du mouvement à l’intérieur de la maison. Un homme d’âge mûr finit par ouvrir la porte, les yeux encore mi-clos. Un air de surprise passe rapidement sur son visage ensommeillé. Empâté, les joues ballantes, le front dégarni et les cheveux gris longs et fins, il tremble dans l’air matinal et dans ses vêtements fins. Son corps regrette la douce chaleur de son lit. Les deux hommes ne disent rien pendant un instant jusqu’à ce que le fermier balbutie quelques mots du bout de ses lèvres pâteuses.
– Vous êtes là pour la commande ?
Signe de tête répondant par l’affirmative. Oui, il est là pour la commande. On lui fait signe d’entrer. On ferme la porte sur lui, gardant la chaleur entre les murs épais.
– Malheureusement, je me dois de vous annoncer que j’ai du retard. Je ne pourrai réunir les bêtes que d’ici deux jours. Jeudi soir au plus tard.
Un court instant, l’étranger affiche un air ennuyé. Il se plonge dans ses réflexions puis lève ses yeux noirs sur son interlocuteur. Il a un léger sourire aux lèvres.
– Dans ce cas, il va falloir que je loge quelque part. J’ai bien peur de ne pas avoir un budget impressionnant. Est-ce que vous pourriez me conseiller quelque chose ?
– Il y a bien une auberge de jeunesse, plus dans le centre de la ville. Il faut juste pas rechigner à dormir en dortoirs.
Il lui est répondu que ça ne posera sans doute aucun problème. Après quelques excuses renouvelées de la part du fermier, le jeune homme s’en va vers Mons.

J’ai donc parcouru le chemin jusqu’au centre de la ville, ne sachant pas ce que je devais faire. Pas un de nous n’avait prévu un tel cas de figure. Mais j’avais sur moi assez pour vivre quelques jours sans trop m’en faire. Sur le chemin, je réfléchissais. Là-haut, on ne s’inquièterait pas de moi avant une semaine d’absence. Puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre, j’ai pris mon parti et j’ai attendu que les jours passent.
Dans le petit matin, j’ai parcouru les rues qui me menaient à destination. Tout était calme et paisible dans les environs. Rien ne rappelait les jours sombres que l’on m’avait contés, sinon quelques détails qu’il fallait chercher avec attention : ici, abandonnée dans un terrain vague, une carcasse de voiture consumée ; là, des affiches pleines de paroles dures et de couleurs fortes. Je m’amusais de découvrir notre histoire racontée ainsi, en filigranes.
Mais j’aurais mieux fait de ne jamais entrer dans la ville entre les Monts. Comment pouvais-je me douter qu’en entrant dans cette ville, j’allais La rencontrer ?

Dans la grande ville, il essaie de se repérer, demande son chemin. On lui conseille d’aller au pied du beffroi pour ensuite mieux trouver ce qu’il cherche. Près de la tour, il a un aperçu des environs. Il soupire en dominant de cette hauteur la cité. En suivant les indications répétées des habitants, il finit par trouver l’auberge. Deux nuits. Il paie et ressort presque aussitôt.
Disposant de quelques jours pour découvrir l’endroit, il se renseigne sur ce qu’il y a à faire. Tandis qu’on lui conseille vaguement quelques bâtiments religieux d’un intérêt relatif, une voix se fait entendre dans son dos. Une voix de femme. Une douce voix de jeune femme.
– Tu veux que je te fasse visiter la ville ?
Il se retourne et tombe sur un sourire impeccable. Plus haut, deux yeux verts pétillent. Comment répondre à un sourire autrement que par un autre sourire ? Il laisse ses lèvres bouger d’elles-mêmes et signale d’un bref signe du menton qu’il est d’accord.
Ils commencent par un petit-déjeuner sur un banc public, plongé dans un des nombreux petits espaces verts de la ville. La nourriture qu’elle possède dans son sac est rapidement engloutie. Ils parlent. Elle, elle s’appelle Catherine. Lui, c’est Brishen. C’est un nom peu banal mais qui lui va bien.
Les deux jours qu’ils passent ensemble ne présentent pas d’importance particulière. Pendant ces deux jours, ils jouent le jeu de la séduction. C’est un jeu très ancien qui, lorsque les deux joueurs décident d’aller dans la même direction, ne fait que des gagnants. Peu à peu, ils tissent des liens l’un envers l’autre. Le dernier jour, suivant le fil de leurs envies, leurs lèvres se rencontrent.

Je suis parti. Je ne voulais pas mais je le devais. Il fallait que je retourne d’où je venais. Tout le monde comptait sur moi, à la maison. On m’attendait. Je l’ai laissée à Mons, près du beffroi, tandis que les cloches résonnaient une dernière fois dans l’air froid de la ville. Je pensais à elle en allant chercher les bêtes. Je pensais à elle en payant le fermier. Je pensais à elle sur le chemin qui me ramenait chez moi.
Tout était prêt. Je suis retourné sur le chemin que j’avais emprunté sous la pluie froide du matin, quelques jours et quelques baisers plus tôt. Je savais bien qu’il ne pouvait en être autrement, et pourtant cela me déchirait le cœur.
Mais sur la route, elle était là, belle dans sa tristesse, superbe dans sa résolution. Ah ! Ses yeux…

Elle l’a suivi. Elle a attendu quand il est allé chercher les bêtes, elle l’a précédé quand il a pris ce long chemin droit, sans bifurcation. Maintenant, elle est là, telle un rocher émergeant de la mer. Comme il s’est arrêté sur le chemin, ne sachant quoi dire, elle se jette dans ses bras. Il en lâche presque la corde qui retient son cheptel. Il ne veut pas lui dire une nouvelle fois qu’elle ne peut pas venir avec lui. Alors, muet, il la serre dans ses bras et sanglote et murmure cent mots d’amour. Elle, elle se laisse porter par ses bras autant que par ses phrases balbutiées.
Enfin, il dégage sa tête de la nuque de Catherine et plante ses yeux noirs dans ses yeux verts. Elle frémit légèrement et lui prend la parole.
– J’ai décidé ! Je pars avec toi ! Où que tu ailles !
Il ouvre la bouche et veut répondre que c’est impossible mais se ravise. Il n’a pas le courage de la faire changer d’avis. Les amoureux se regardent un bref instant. Il lui sourit, sachant qu’il est sur le point de faire une bêtise. Elle lui sourit aussi. Les plus belles bêtises sont celles que l’on fait à deux. Il passe sa main autour de sa taille et l’emmène avec lui. Ils s’en vont, avec le troupeau bêlant derrière eux.
Quittant le chemin, ils se retrouvent dans un champ boueux. Ils atteignent leur destination en peinant. Ils s’arrêtent en face d’une boucle d’autoroute. Il lui explique qu’il n’est pas venu en voiture, mais par les airs. Elle n’en croit rien. Il n’est pas encore l’heure. Ils attendent, elle heureuse, lui soucieux. Enfin, lorsque la nuit est bien avancée, que le trafic en est réduit au passage de quelques voitures isolées, il prend une bête dans ses bras, confie à Catherine le reste des moutons et traverse la route. Par la suite, il fait et refait le trajet plusieurs fois, jusqu’à ce que tout le troupeau soit passé.
Dans une clairière, cachée aux yeux de tous, une machine étrange repose. Il s’agit d’une sphère métallique de la taille d’une petite maison. Elle attend son propriétaire, recouverte d’une mince pellicule de givre matinal, étincelante sous la puissance de l’éclairage artificiel.

Je l’ai emmenée avec moi, dans notre village. Au-dessus des nuages. Là-haut, nous vivions tous heureux, loin de la peur et de la haine de ces gens d’en bas. Depuis une dizaine d’années, maintenant, nous errions dans les nuages, enfin libres. Il n’y avait plus de frontières, dans les airs.
Lorsque je suis arrivé avec Catherine, je l’ai présentée à la communauté. Quelques-uns ont compris que sa présence amènerait des problèmes, beaucoup de problèmes. Ils m’ont fait part de leurs craintes. Tout cela m’était bien égal : je l’aimais. En outre, maintenant qu’elle était là, il était impossible de la renvoyer. Elle connaissait notre secret et risquerait de le révéler, si elle redescendait sur terre.
Dans ce gigantesque complexe qui abritait tant de familles, nous en formions une nouvelle, sous un ciel toujours bleu. Le temps passait et après plusieurs poignées de semaines, nous avons eu la surprise de voir le ventre de Catherine s’arrondir.
Malheureusement, notre joie n’a pas duré…

Dans le silence des hautes sphères, trois hélicoptères surgissent d’entre les brumes. Un projecteur s’allume. Bientôt, le village flottant est forcé de regagner le sol. Lentement, ils quittent les cieux pour la terre. Cloués au sol, les autorités les attendent.
L’enquête sur la disparition de la jeune Catherine a mené à ce jeune homme, Brishen. Un homme aux traits caractéristiques. Très vite, on s’est inquiété de la présence de gens de voyage en Belgique. L’armée a pris le relai pour finalement découvrir le havre flottant où ils vivaient.
La jeune fille est séparée de son amour et doit rejoindre le giron parental qu’elle avait fui. Elle pleure beaucoup, tandis que dans la nuit, dans la sombre absurdité de la nuit, la police fait son travail.

L’administration belge a fait des merveilles, comme l’on pouvait s’y attendre. Nous n’avions pas de papier en règles, évidemment. Et, à cause de notre couleur de peau, à cause de notre léger accent, de nos traditions, de nos vêtements, à cause de toutes nos différences, nous avons été expulsés. Loin. Dans un pays que je ne connaissais pas, où les gens nous détestaient encore plus que là d’où nous venions. Dans un pays que je n’avais jamais vu, que je ne connaissais pas, où l’on ne parlait pas la langue que mes parents m’avaient apprise, mais qui était dorénavant ma patrie.
Avec nous, c’étaient les derniers Bohémiens qui passaient les frontières occidentales. Ce spectacle rouvrit de vieilles blessures en Occident. Pour nous, c’était la fin de tout. Mais la vie devait continuer, au nom d’une pulsion insensée qui nous poussait tous à toujours repartir.
J’ai fini par apprendre, au prix de nombreuses recherches, que Catherine est morte il y a quelques semaines. Elle a une nouvelle fois fugué, enceinte, dans le froid wallon. Elle est morte dans la nuit. Elle serait encore vivante aujourd’hui si je l’avais laissée sur terre. J’ai tout gâché. J’ai tout détruit, par égoïsme. J’aimerais tellement m’envoler à nouveau et être avec elle…

Le glas sonne dans Ghlin, tandis que la pluie glacée tombe sur le cercueil de Catherine. Alors que les dernières notes fendent l’air, à des milliers de kilomètres de là, le corps de Brishen pend doucement au bout d’une corde, ne touchant plus le sol. Tout est fini.

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